Un retour sur la science, c’est quoi?

OPINIONS / Dans l’édition numérique du Nouvelliste, du 8 août dernier, j’ai lu le texte de monsieur Sébastien Lévesque (dont on ignore les références en dehors du philosophe Karl Popper): La science, c’est quoi?

Avec un titre semblable, je m’attendais à ce que ce monsieur, chroniqueur par-dessus le marché, me révèle enfin quelque chose de nouveau ou d’original à ce sujet.

Malheureusement, je me suis retrouvé devant un tissu de lieux communs que n’importe quel article de vulgarisation dite scientifique colporte depuis des années.

D’abord, il est connu et reconnu que la science a perdu sa majuscule avec le temps et que l’impossibilité radicale de toute épistémologie unitaire est soulignée constamment avec la revendication de la pluri-multi-inter ou transdisciplinarité.

Bien sûr, l’honnête homme de science fait preuve d’humilité, car il sait que chacune de ses explications ne fait que déplacer la difficulté. Ainsi l’expérimental s’enfonce la plupart du temps dans l’invisible, le mesurable disparaît dans l’insondable infini du micro et de la macro. La science n’est pas réductible à ses méthodes ou à ses techniques. De sorte que la science tout entière reste un grand mystère aux yeux d’un savant de la classe d’Einstein, pour ne citer que lui. Louis de Broglie s’exprime différemment: «La plus grande émotion que nous puissions éprouver est l’émotion mystique. C’est le germe de toute science véritable, écrit-il. Ce n’est donc pas sans raison que le biologiste Jean Rostand plaçait la croyance à la base de toute connaissance. Voici ce qu’il avouait à ce propos - «étant bien entendu qu’on ne peut jamais que croire, et que toute la différence est entre les téméraires qui croient qu’ils savent et les sages qui savent qu’ils croient». À partir de là, y a-t-il quelqu’un qui ose associer la science et la religion, étant donné que la science est multiple et que la religion implique des différences tellement énormes qu’il est inutile d’insister.

Pour Werner Heisenberg, la science est une production humaine et les chercheurs ne doivent pas confondre le résultat de leurs recherches avec leurs croyances ou leurs opinions. Ne convient-il pas d’ailleurs de signaler que les démonstrations et les preuves ont très vite atteint leurs limites et que si nous pouvons tout démontrer, voire tout prouver, nous ne sommes pas en mesure de démontrer la valeur de la démonstration ou la valeur de la preuve sans envisager la finalité du monde lui-même.

Retenons donc que les données expérimentales dont parlent les physiciens ne sont pas données, mais acquises par une activité humaine et qu’elles sont des abstractions fabriquées, des articles manufacturés, selon Arthur Eddington. Du même coup, c’est reconnaître que la connaissance scientifique n’a pas d’existence indépendante du sujet qui l’observe. À ce compte, la théorie est-elle préalable à l’expérience et à sa mathématisation alors que la plupart d’entre nous croient le contraire?

Au fond, la physique moderne «ne trouve dans le fait, baptisé réalité, que ce qu’elle y met». N’est-il pas significatif alors que les théories scientifiques soient multiples, partielles, contradictoires et, pour reprendre le mot de Karl Popper, «réfutables»? Ce qui ne signifie pas que l’on doive rejeter la science. Il s’agit plutôt de rappeler les contradictions, les impostures ou les consensus qui excluent les critiques ou qui font taire les questions. À ce chapitre, le professeur Dominique Lecourt parle de l’enseignement des sciences comme d’un enseignement «essentiellement opératoire et manipulatoire», c’est-à-dire dogmatique. Car «il existe, notait Josef Pieper, une forme spécifique de rétrécissement, pour ne pas dire d’asservissement spirituel, dont la cause n’est autre que la limitation volontaire de l’esprit au domaine de ce qui est scientifiquement connaissable». Notre monde serait-il prêt dans ce cas pour la dictature des savants et des professeurs, quitte à détrôner ses politiciens au nom de cette grande termitière nommée Science dont il est question dans l’ouvrage du professeur Marc Chevrier: Le Temps de l’homme fini?

André Désilets

Trois-Rivières