Un pacte pour les hypocrites?

OPINION / Récemment, soit le 22 février dernier, j’ai été très surpris de lire dans Le Journal de Montréal un article de la chroniqueuse Nathalie Elgrably-Levy qui portait sur Les hypocrites, un titre que je trouvais plutôt approprié pour qualifier le comportement de ceux qui réclament l’interdiction des signes religieux au nom de la laïcité de l’État.

Dès le premier paragraphe, madame Elgrably-Levy écrit que «si la question déchire le Québec depuis quinze ans, c’est parce qu’elle repose sur un «mensonge», un mensonge entretenu, dirons-nous, par la plupart d’entre nous, compte tenu du passé d’un certain clergé catholique incapable de se tenir à la hauteur de sa mission d’une part, et des extrémistes musulmans d’autre part. Il ne faudrait pas croire cependant que les forfaits, voire les crimes commis sous couvert de religion signifient que le religieux soit, dans son principe même, une imposture.

Bien sûr, la question est complexe et profonde car elle touche des sujets fondamentaux, particulièrement sensibles parce que constitutifs de ce que nous sommes. Aussi doit-on éviter de réduire la religion, qui est une vision du monde, un enseignement, une foi, une Personne, selon les chrétiens, qui offre les meilleurs fondements de résistance au totalitarisme politique. «Mon Royaume n’est pas de ce monde», déclare Jésus-Christ, Celui que l’on s’efforce encore et toujours de taire, d’ignorer ou de nier. Pourtant, qui peut sérieusement contester l’impact extraordinaire du christianisme dans l’histoire?

Il y a longtemps que la séparation des pouvoirs politiques et religieux s’est concrétisée en Occident. Tout le monde sait que l’État doit être laïc et avoir des lois, règlements et pratiques conformes à la sagesse des siècles, là où le droit universel prône le droit à la liberté de conscience, y compris la liberté religieuse dans sa dimension à la fois personnelle et publique. Car l’État n’est pas à l’abri des abus. Et la volonté de tout un peuple, notait Benjamin Constant, ne peut rendre juste ce qui est injuste. Qui peut prétendre, par exemple, que porter un signe religieux enlève des droits aux autres? Qui peut prétendre de bonne foi que celui qui porte un signe religieux se rend incapable d’impartialité? Et que celui qui n’en porte pas reste imperméable à ses croyances personnelles au point de ne pas teinter ses agissements?

Comme le signale la chroniqueuse, «si nous craignons réellement le prosélytisme en milieu scolaire ou des biais religieux en matière de justice, nous devrions imposer des codes de conduite explicites et non négociables, et non des codes vestimentaires». Plutôt que de cultiver la crainte (comme ce fut le cas jadis pour Socrate accusé de corrompre la jeunesse), l’État devrait affirmer que la cohabitation des différences est possible, moyennant certaines règles, sans camouflage de l’altérité. C’est en vivant avec les autres que l’on découvre l’humanité commune et ce qui constitue un enrichissement et non le contraire. Sinon chaque nouvelle génération d’immigrants sera perçue comme une importante menace à l’identité nationale. Est-ce là ce que nous voulons pour le Québec, un Québec qui semble avoir perdu le courage de se reproduire?

Ainsi si le débat stagne, selon madame Elgrably-Levy, c’est parce qu’il repose sur de faux-semblants. Et si l’on veut que le débat progresse, ajoute-t-elle, il faut rompre avec l’argumentaire hypocrite et parler franchement. Car en interdisant le port de signes religieux aux enseignants par exemple, l’État renforce la conviction que l’ordre du religieux doit être suspect de non-respect de la démocratie et source de danger pour nos libertés. Or, l’histoire continue de nous montrer qu’il existe des intégrismes beaucoup plus vicieux, ceux qui ne portent ni soutane, ni foulard, ni kippa!

Mais voilà, il se peut que l’honnêteté intellectuelle fasse encore défaut chez nous et que la peur de l’autre, de l’étranger, dirait Albert Camus, nous empêche d’avouer les vraies raisons qui motivent toute cette énergie, et qui risquent d’être plus radicales avec le temps...

André Désilets

Trois-Rivières