Un mal qui vient de loin

Le lock-out à l’UQTR et la saga des négociations entre la direction et les professeurs de l’UQTR, s’ils sont bien entendu liés aux acteurs impliqués, prennent aussi racine dans un mal bien plus grand et bien plus profond.

Depuis des décennies les idées dominantes en économie veulent que les principes régissant le marché doivent s’appliquer à toutes les sphères de la société et à toutes les institutions. Nos gouvernements, l’un après l’autre, ont adhéré à cette idéologie et ont ainsi exigé des institutions publiques qu’elles se comportent de plus en plus comme des entreprises privées.

Tel est le cas des universités où le mode de financement force celles-ci à mener l’une contre l’autre une course à la « clientèle ». Une université aujourd’hui est une organisation en compétition sur un marché. Plus encore, les tendances néolibérales de nos politiques publiques ont permis que les CA de nos universités soient, pour l’essentiel, aux mains d’acteurs extérieurs à l’institution, des agents socio-économiques comme on les nomme.

Depuis vingt ans, je vois ces changements se faire sous mes yeux. Les effets pervers sont nombreux et touchent tous les niveaux de l’institution. La recherche constante de clientèle pousse les universités à abaisser toujours davantage les exigences à l’admission; à tout le moins dans certains programmes. La recherche toujours plus grande de financement conduit à l’acceptation d’étudiants peu préparés et peu motivés conduit ces mêmes universités à mettre en place des dispositifs parfois onéreux de soutien afin que ces étudiants puissent cheminer et ne décrochent pas. Cette situation se traduit par le fait que nombre de professeurs sentent une pression à « faire passer tout le monde » : « on ne doit pas perdre de clientèle ». Entreprises en quête de marchés, les universités ont vu leurs effectifs de personnel affecté à des tâches autres que l’enseignement et la recherche croître à une vitesse grand V. La surcharge de travail pour les professeurs qui, par le fait même, nourrit l’augmentation du personnel administratif à l’université diminue la liberté et le pouvoir du professeur. Se pensant comme une entreprise privée, l’université – à tout le moins sa direction – développe les mêmes réflexes que celle-ci, par exemple en adoptant des pratiques de « gouvernance » non collaboratrices avec ses employés. Ainsi, il est évident que les directions cherchent par tous les moyens à réduire les professeurs au simple rang d’exécutants. Autre effet pervers - et paradoxe pour le moins surprenant - les directions de nos universités, à toute fin pratique, ne valorisent que la recherche subventionnée (celle qui rapportent des sous). Ainsi, l’université en est venue à être un lieu où c’est moins la production intellectuelle qui importe que l’argent qu’elle peut rapporter. Un professeur productif scientifiquement mais sans subvention y est peu considéré. La liste des effets pervers pourrait continuer longtemps.

En somme, les tensions que vit l’UQTR depuis des mois sont le fruit non seulement des acteurs en présence mais aussi de l’adoption d’une vision mercantile de l’université. Cette vision a profondément transformé nos universités qui, d’institutions de hauts savoirs, sont conduites à se comporter comme des usines à diplômés. L’entrée du néolibéralisme dans les universités se traduit par un mépris envers les étudiants (réduits à n’être que des sources de financement), les professeurs (dont l’expertise est de moins en moins considérée) et du savoir (ramené à une simple marchandise). Au-delà de la défense de leurs conditions de travail, c’est cette vision purement économique de l’université auxquels les professeurs de l’UQTR s’opposent dans le présent conflit avec la direction.

Stéphane Martineau

Professeur titulaire, UQTR