Le professeur Georges Abdul-Nour s’adresse à son ami, le recteur Daniel McMahon, pour que le lock-out à l’UQTR prenne fin le plus rapidement possible.

Un drame aux dimensions insoupçonnées

L’auteur, Georges Abdul-Nour, est professeur au Département de génie industriel de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Cher recteur, cher collègue Daniel,

En 33 ans, j’ai occupé plusieurs postes à l’UQTR et fait rayonner celle-ci dans le monde: directeur de l’École d’ingénierie et de l’INPME, président de la CODIQ et du comité de direction du Congrès international de génie industriel. J’ai publié plus de 100 articles scientifiques, des livres et chapitres de livres et plus de 300 rapports techniques pour nos entreprises. J’ai dirigé plus de 65 étudiants gradués et plus de 400 projets et stages en entreprise. Mes travaux m’ont valu le prix prestigieux de membre de l’Académie de génie industriel de Texas Tech aux États-Unis. J’avais le feu sacré; 60 heures de travail par semaine ne me faisaient pas peur.

À titre de professeur, trois rencontres avec des entreprises de la région ont dû être annulées. Deux étudiants attendent pour leur projet de fin d’études. Un étudiant de maîtrise attend le dépôt final de son mémoire pour passer au doctorat. Tous ces projets sont faits avec l’aide de Savoir-Mauricie, CNRC, Québecor et un projet de chaire de recherche avec HQ et le CRSNG est également sur la tablette. Tout cela démontre l’importance de professeurs pour le développement de la belle province.

Ce n’est qu’une partie de ce gros gâchis en seulement cinq jours! Pire encore, Monsieur le recteur, trois stagiaires français sont venus pour assister à des cartographies, je ne sais pas quoi leur dire. Pour terminer, j’ai envoyé un article scientifique à un congrès international aux États-Unis, FAIM 2018. Je m’y suis inscrit le 1er mai dernier, 650 $US, et voilà que je ne peux pas m’y rendre. Tant de dommages collatéraux pour un seul professeur. Mais là n’est pas le pire, Monsieur le recteur… J’ai incité mes quatre enfants à étudier ici. Mon aîné est gradué en génie industriel de l’UQTR. Il travaille aujourd’hui pour la multinationale Volvo aux États-Unis. Ma fille étudie en enseignement des langues. Mon troisième enfant a fait sa dernière épreuve le vendredi 27 avril dernier. Il a commencé à travailler dès le lundi 30 avril dans une entreprise à Drummondville. Je suis doublement fier du fait que mon fils ait terminé ses études, d’autant plus qu’il travaille pour un de mes anciens étudiants, Pierre-Luc. La compagnie lui a fait sa carte de visite: Ing. Junior, Agent de la formation continue. Malheureusement, il ne peut pas utiliser sa carte de visite puisqu’il n’est pas en règle. Et qui retient sa note? Devinez! On pense que c’est moi! Oui, je retiens les notes de mon fils. J’ai attendu 23 ans pour le voir ingénieur…

Mais le drame continue… En toute sincérité, sans aucune arrière-pensée, et du fond du cœur, je souhaite un prompt rétablissement à votre épouse. Ma femme vit la même chose; un cancer du sein. Elle débute ses traitements ce mercredi. Voilà deux semaines, Monsieur le recteur, j’ai été invité par le MESI pour faire partie de la délégation du Québec au salon de 4.0 de Hanovre en Allemagne. J’ai supplié ma femme de m’accompagner. Elle a refusé. Maria, Samir et Joël étaient en semaine d’examens. Elle voulait voir Samir ingénieur avant d’entreprendre ses traitements. Je n’arrive plus à regarder ma femme dans les yeux.

Je vous connais depuis longtemps, Monsieur le recteur, nous avons siégé sur le comité de facultarisation de l’université. Je me rappelle encore du samedi où nous avions commencé notre réunion à 6 h le matin dans votre bureau de vice-recteur. Nous nous sommes arrêtés à 10 h pour assister à la cérémonie de collation des grades au CAPS et nous sommes revenus à 12 h 30 afin de poursuivre notre réunion. Je sais que vous êtes travaillant, dynamique et plein de bon sens. Ma femme ne cesse de me dire: «Arrête, tu vas tomber malade.» J’ai essayé… j’ai réalisé, Monsieur le recteur, comme tout professeur, que cette université, c’est ma vie, ses étudiants sont autant d’Ibrahim, de Maria, de Samir et de Joël…

J’espère que ces quelques mots vous feront réaliser l’ampleur de ce drame, Monsieur le recteur…

En toute amitié, prompt rétablissement à nos deux femmes.

Cordialement,

Georges Abdul-Nour

Professeur, directeur, père de famille et ami