Le projet d’usine de méthanol et d’urée pourrait voir le jour dans le parc industriel et portuaire de Bécancour.

Un débat à sens unique?

OPINIONS / L’auteur, François Poisson, s’exprime ici au nom d’Alternatives Bécancour, une coalition de groupes citoyens et d’individus rassemblés dans le double objectif de s’opposer au projet d’usine de méthanol et d’urée, et de proposer une alternative de développement cohérente avec la lutte aux changements climatiques et la protection de l’environnement.

La semaine dernière, Pierre Ducharme, président du conseil d’administration de Développement économique Bécancour Inc. (DEBI), a tenu à partager avec les lecteurs du Nouvelliste son opinion quant à la campagne d’information menée par Alternatives Bécancour. Un des buts avoués de cette coalition est de déconstruire, pièce par pièce, le discours des promoteurs de l’usine ProjetBécancour.ag, qui deviendrait la 12e plus grande émettrice de gaz à effet de serre (GES) du Québec.

M. Ducharme qualifiait de débat «à sens unique» l’actuelle campagne d’Alternatives Bécancour. À sens unique, vraiment? Combien de millions de dollars ont été dépensés jusqu’à maintenant pour faire la promotion de cette usine? Nous-mêmes, contribuables, y avons déjà engagé plus de 25 M$ par l’entremise d’Investissement Québec (IQ), partenaire au huitième de l’investissement total. Nous avons déjà un pipeline à cause d’Ottawa et nous aurions en plus une usine à GES à cause de Québec? Fameux!

À sens unique, vraiment? Combien de lobbyistes les promoteurs ont-ils inscrits auprès du gouvernement du Québec? Quarante-sept! Je sais, c’est fou, j’ai failli tomber en bas de ma chaise! Le plus drôle, c’est qu’un des promoteurs, IFFCO, fait du lobbyisme auprès d’un autre, IQ. Voulez-vous voir la liste des institutions visées? Elle est disponible sur Internet et très impressionnante. Elle comprend nos villes de la Mauricie et du Centre-du-Québec, nos MRC, nos député-e-s, plusieurs des ministres québécois et le premier ministre lui-même. À sens unique, M. Ducharme?

De la patience!

Dans votre lettre, M. Ducharme, vous faites aussi allusion à «une mouture, une offre finale» du projet. Nous travaillons avec ce que nous avons, ce qui a été rendu disponible aux citoyen-ne-s en janvier dernier, soit l’étude d’impact réalisée par SNC-Lavallin pour les promoteurs. Le ministère de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques leur a fait savoir que cette étude n’était pas recevable dans son état actuel et leur a posé 115 questions additionnelles, auxquelles les promoteurs viennent tout juste de répondre. Mais nous, citoyen-ne-s, nous devrions nous en satisfaire et attendre sa recevabilité avant de nous mobiliser?

Car M. Ducharme nous demande d’user de patience. En pleine urgence climatique. Il l’ignore peut-être, mais plusieurs de nos villes, de nos MRC qui se font courtiser par les promoteurs de ProjetBécancour.ag ont reconnu officiellement cette urgence. Or, en situation d’urgence, la patience n’est pas de mise. Vous connaissez l’expression «il y a péril en la demeure»? Ça ne signifie pas, malgré la croyance populaire, qu’il y a un danger dans la maison. Ça signifie qu’il serait mal avisé de «demeurer», c’est-à-dire de ne pas bouger. Il faut bouger, M. Ducharme. Le temps nous est compté et le passer à se demander si une usine est très polluante ou extrêmement polluante est absurde.

Notre démarche n’est pas «une forme d’aveuglement», comme vous dites. C’est de l’hyperlucidité, c’est appliquer un sain principe de précaution. Je n’aurais aucun plaisir à vous écrire un jour : «Je vous l’avais dit», parce que ça signifierait qu’on n’aurait pas bougé collectivement et que ce serait game over pour l’humanité.