Un chapitre dans l’histoire de Gilbert

OPINIONS / Laissez-moi vous raconter un épisode de la vie d’un homme qui, à un moment de sa vie, a cessé de manger, et qui, rendu faible et maigre, a demandé qu’on le laisse mourir. Son histoire illustre les enjeux et la complexité de légiférer concernant l’aide médicale à mourir.

Gilbert, que je connais depuis trois ans, est présentement âgé de 68 ans, et est hospitalisé au département de psychiatrie depuis un mois. La bonne nouvelle, c’est qu’il ne veut plus mourir. Il a aussi recommencé à manger.

Gilbert a un diagnostic de trouble anxieux généralisé, accompagné de phobie sociale. C’est seulement quand il a eu 50 ans qu’il a commencé à sortir de chez lui. Il s’est alors mis à fréquenter notre centre de jour, dont la mission est de venir en aide aux personnes ayant un trouble de la santé mentale. Il s’y est fait des amis, de bons amis. La phobie sociale était vaincue.

Bouleversements

Un jour, le grand ami de Gilbert, qui n’allait pas très fort depuis un moment, s’est enlevé la vie. Ce fut un choc. Comme beaucoup d’hommes, il en a peu parlé. En fait, il parlait volontiers de son ami, des bons moments, mais pas de sa peine et de son désarroi à lui.

Peu de temps après, sa meilleure amie dans le groupe a quitté la région. Il en fut très chagriné.

Gilbert se mit à avoir beaucoup de mal à manger. Le sommeil se fit plus difficile, et des maux de tête lui encerclaient la tête avec une insoutenable pression. Gilbert, qui était reconnu pour ses longues marches quotidiennes, a peu à peu cessé ses sorties.

Puis, il eut un accident de voiture. Du sérieux. Bassin et clavicules fracturés. Il s’était endormi au volant. Il dut consacrer quelques mois à sa convalescence. À partir de ce moment son tonus et sa motivation étaient devenus moribonds.

Vouloir mourir

L’état général de Gilbert déclina. Il cessa de manger, si bien qu’il fallut l’hospitaliser. De 180 livres il passa à 90 livres. Il demanda qu’on le laisse mourir. On le gardait sous soluté, il refusait de s’alimenter. Il se plaignait de douleurs persistantes à l’abdomen et à la tête. Il était à peine reconnaissable.

Je le visitai alors et son seul et unique souhait était de mourir. En désespoir de cause je lui lançai qu’il n’y a que les fous qui ne changent pas d’idée!

Le médecin cherchait les causes de son mal au ventre, mais il ne trouva rien sinon qu’une irritation de l’œsophage. Il y eut débats et discussions. Deux psychiatres soutenaient que Gilbert n’avait pas sa place en psychiatrie. Enfin, c’est un médecin traitant qui diagnostiqua un trouble somatoforme, ce qui signifie que la cause des douleurs est d’ordre mental.

Après avoir cru qu’on allait accéder à son souhait, Gilbert fut transféré en psychiatrie. La médication pour soulager l’irritation fonctionna. Il se remit à manger. En un mois il prit 30 livres. Alors qu’on le croyait fini, il revivait!

Vouloir vivre

J’ai demandé à Gilbert comment il voit l’avenir. «Ouf!, soupira-t-il. Quand j’ai mal, c’est dur de garder le moral, je suis toujours fatigué. Ce qui me fait peur c’est que si la douleur recommence, je vais vouloir mourir.»

Je lui ai par la suite posé la question: «Qu’est-ce que tu voudrais dire à ceux qui décident qui a droit à l’aide à mourir?»

«Je voudrais que la souffrance psychique soit reconnue. Qu’on aide mieux la détresse.»

Gilbert dira aussi que le protocole est flou. «Ils ont appelé ma famille, je pensais que c’était ok. En fin de compte, ç’a été non».

Tout dépend-il donc du succès, ou non, de soulager les douleurs de façon durable. Gilbert convient que la souffrance affecte son opinion, il le sait.

Cette histoire n’est pas terminée. Une chose est claire toutefois: quand il s’agit de la maladie mentale, il est nécessaire d’investir dans l’aide à vivre. Beaucoup plus que dans l’aide à mourir.

Stéphan Moïse

Le Phénix ECJ Centre-de-la-Mauricie et Mékinac