La fusillade survenue le 8 mai 1984 à l’Assemblée nationale a fait trois morts et treize blessés. Le sergent d’armes René Jalbert, qui discute ici avec le caporal Denis Lortie, a permis d’éviter que la tragédie prenne une ampleur encore plus grande. L’ex-député de Laviolette, Jean-Pierre Jolivet, était à cette époque vice-président de l’Assemblée nationale. Il partage avec nous ses souvenirs face à ce triste événement.

Trente-cinq ans plus tard...

OPINIONS / L’auteur, Jean-Pierre Jolivet, a été député de la circonscription de Laviolette de 1976 à 2001. Il occupait la fonction de vice-président de l’Assemblée nationale lorsque s’est produite la fusillade du 8 mai 1984.

Chaque fois que l’on parle de cet évènement, certaines personnes me demandent où j’étais ce jour-là et comment je me suis senti à la suite de cette fusillade.

Le mardi 8 mai, comme je le faisais toujours, je suis parti de Grand-Mère vers 5 h 30 pour passer par mon logement de Québec avant de me rendre à mon bureau de l’Assemblée nationale vers 7 h 30.

Vers 9 h 15, alors que je me préparais à donner mes instructions à mon adjointe, celle-ci me demande pourquoi je ne vais pas au Salon bleu. Je lui demande pourquoi et elle me répond que, comme je suis responsable des commissions parlementaires, je me devrais, comme je le faisais d’habitude, d’aller vérifier si tout était prêt pour la tenue de cette commission parlementaire qui devait débuter à 10 h. Je suis tout abasourdi car je ne savais pas qu’il devait avoir une telle commission, surtout au Salon bleu. Elle m’informe que le jeudi précédent, après mon départ de l’Assemblée, il avait été décidé de tenir une telle commission, de façon exceptionnelle, au Salon bleu. C’était pour entendre le Directeur général des élections.

J’ai donc demandé à la personne responsable des commissions parlementaires à mon bureau d’aller au Salon bleu en attendant que je m’y rende. Au moment de son départ, un téléphone la retient de telle sorte que nous décidons de nous y rendre ensemble.

Il était environ 9 h 55. Mon bureau se trouvait dans l’édifice de la bibliothèque du Parlement qui est reliée à l’édifice de l’Assemblée par une passerelle vitrée. En cours de route, nous avons été avertis, par des personnes affolées et qui couraient, de ne pas nous rendre au Salon bleu parce qu’un fou tirait de la mitraillette. Nous avons cru à une blague parce qu’il y avait, depuis quelque temps, des travaux de rénovation dans l’édifice du Parlement et que nous entendions souvent le bruit d’un marteau-piqueur dans les couloirs. Ce fut au tour de constables spéciaux de nous interpeller et de nous ordonner de retourner à nos bureaux et d’y rester confinés jusqu’à nouvel ordre. Ce à quoi nous avons obtempéré.

De retour à mes bureaux, je m’empresse d’appeler ma conjointe Nicole qui, à Grand-Mère, a déjà reçu la visite de notre voisine et notre belle-sœur, venues aux renseignements. C’est alors que Nicole apprend la fusillade, car, occupée à prendre soin des enfants, elle n’a pas ouvert la radio qui diffuse sans arrêt cette nouvelle. Mon appel la rassure et je lui dis que je l’appellerai une fois à l’extérieur du Parlement. Ce que j’ai fait. Il faut rappeler ici que Nicole était enceinte de notre sixième enfant, Vincent, qui naîtra une semaine plus tard, le 15 mai 1984.

La veille, le lundi 7 mai, Denis Lortie est venu faire une visite, je dirais de repérage, dans ce que René Lévesque appelait la Maison du peuple.

Le mardi 8 mai, il est entré par la porte du côté de la Grande-Allée, il a pris le couloir devant la salle de commissions, passé par le hall d’entrée, monté les escaliers menant au restaurant Le Parlementaire, pour enfin prendre les escaliers menant au Salon bleu.

Dans son désir incontrôlé de se rendre le plus rapidement possible au Salon bleu, il est heureux qu’il n’ait pas pensé à s’arrêter au restaurant, car, là, il y aurait trouvé des parlementaires, des employés et des citoyens en train de déjeuner. Ça aurait été dévastateur.

Pourquoi est-il venu à 10 heures? Parce que, le lundi, en partant, il avait demandé à la personne préposée aux renseignements l’heure à laquelle la Chambre devait siéger le lendemain, mardi. Cette personne, en regardant l’horaire, lui aurait répondu à 10 h sans spécifier que c’était pour une commission parlementaire et non pour la période des questions qui, elle, devait commencer vers 14 h alors que tous les parlementaires seraient présents. Il faut rappeler que ce jour-là, la commission parlementaire était tenue de façon exceptionnelle dans le Salon bleu.

En effet, durant toutes les années où j’ai siégé à l’Assemblée nationale, c’est la seule et unique fois où une commission parlementaire a été tenue au Salon bleu parce que monsieur Lévesque tenait à rendre solennelle la présence de la direction générale des élections. Si cette commission parlementaire n’avait pas été inscrite dans ce lieu à 10 h et que la personne proposée aux renseignements avait répondu que l’assemblée était prévue pour 14 h comme à l’habitude, peut-on imaginer les conséquences immenses pour la Société québécoise d’une telle fusillade si Denis Lortie s’était présenté à 14 h plutôt qu’à 10 h?

Maintenant, ma réaction devant ce tragique évènement. J’ai répondu, à toute personne qui m’a demandé cette question, que je n’ai jamais eu de séquelles post-traumatiques comme on le dit aujourd’hui. Ceux et celles qui me connaissent savent combien il est important pour moi d’être non seulement à l’heure, mais souvent en avance dans mes rendez-vous au point d’exaspérer ceux et celles qui m’accompagnent.

En ce mardi 8 mai, n’eût été l’imbroglio créé par cette décision prise par le Parlement le jeudi précédent et si j’en avais été dûment informé, j’aurais su que je devais me rendre au Salon bleu au moins 15 minutes avant 10 h et, je m’y serais rendu. Vous connaissiez la suite maintenant.

En effet, aujourd’hui, je ne serais probablement pas ici pour vous en parler si je m’étais rendu au Salon bleu vers 9 h 45. Mais comme je suis ici, c’est que le hasard de la vie m’a permis de continuer mon travail et maintenant, mon bénévolat. Dans un cas comme dans l’autre, vouloir se remémorer ces évènements et les ruminer n’apporterait rien de positif dans ma vie. Comme je le dis souvent, le passé est derrière nous, le futur est à venir, mais le présent est trop important pour le gâcher avec ce qui n’est pas arrivé et pour s’inquiéter pour ce qui s’en vient.