L’auteur de cette lettre se penche sur le sens du message que chaque candidat ou candidate veut bien faire passer aux électeurs pour qu’ils choisissent de voter pour lui ou elle.

Tout ce qui fait dérailler les esprits en période électorale

Le cerveau humain n’a pas été conçu pour réfléchir, explique Thomas Durand, docteur en physiologie végétale, dans son livre L’ironie de l’évolution. «Nos fonctionnements cérébraux innés, ceux qui déterminent notre façon de raisonner spontanée, automatique, sans réfléchir, sont ceux qui ont assuré le succès évolutif de notre espèce […] l’être humain étant cognitivement avare, il cherche à minimiser les efforts cérébraux».

Pour le politicien bon vendeur, le choix des mots sera de la plus haute importance. Ainsi, celui qui proposera de privatiser Hydro-Québec ou la SAQ, utilisera le mot «monopole» plutôt que «services publics», ce premier terme étant généralement associé à profiteur, exploiteur voire corruption. Dans les faits, on constate qu’ensemble la SAQ, Hydro-Québec et Loto-Québec versent davantage au trésor public que toutes les entreprises privées réunies! La facture d’électricité des Québécois est l’une des plus basses au monde! Et la SAQ offre l’une des plus vastes sélections de vins et de spiritueux au Canada, à des prix comparables à la moyenne canadienne, tout en donnant à ses employés une rémunération enviable!

De même, le mot «privé» est associé à efficacité et dynamisme et le mot «public», à lourdeur et gaspillage. Pourtant, le mot «privé» pourrait aussi évoquer évasion fiscale, malversation, culture du secret, collusion, cartel, falsification des faits, publicité trompeuse…

«Quand un orateur sûr de lui et séduisant bondit sur scène, vous pouvez être sûr que son auditoire jugera ses déclarations plus favorablement qu’il ne le mérite», écrit Daniel Kahneman, psychologue et économiste. Un parti politique ayant à sa tête un excellent comédien aura plus de chance de l’emporter le jour du scrutin.

Un bon animateur de téléréalité pourrait se retrouver à la présidence de la plus grande démocratie de la planète en criant «Make America Great Again». Même si pour ce faire, il entend tout déréglementer jusqu’à ce que ses électeurs soient contraints d’accepter les conditions de travail qui prévalent au sud de sa frontière.

On imagine facilement qu’un professeur d’art dramatique pourrait promettre un mode de scrutin proportionnel et après l’élection, renvoyer le tout aux calendes grecques.

Il pourrait s’afficher grand défenseur de la cause climatique sur la scène internationale et le lendemain au Texas, être adoubé par l’industrie pétrolière. Acheter un pipeline transportant vers le Pacifique le pétrole le plus sale au monde en affirmant qu’accepter de polluer la planète nous permettrait d’accumuler suffisamment d’argent pour nous assurer demain un environnement sain. Il pourrait éventuellement brader ce pipeline à des entreprises à la direction desquelles on pourrait retrouver d’ex-politiciens toujours aux aguets des «vraies affaires».

Ailleurs, on pourrait jouer sur l’effet de halo d’un neurochirurgien qui prétendrait vouloir sauver notre système de santé public en faisant ministre de la Santé un ex-président d’une fédération des médecins spécialistes dont la fonction était de tirer le maximum de l’État au bénéfice des membres de sa confrérie.

Discrètement, ce dernier pourrait remplacer les CLSC par des GMF, des entreprises privées, dirigées par des médecins-entrepreneurs, éventuellement les mieux payés au pays.

Ce neurochirurgien pourrait nous promettre d’assainir les finances publiques. Son aura aiderait à nous y faire croire. On pourrait éventuellement se retrouver dans un État poursuivi pour maltraitance par des bénéficiaires de CHSLD, avec des écoles en décrépitude, un nombre record d’enseignants et d’infirmières en dépression, ou avec des puits d’hydrocarbures abandonnés, introuvables, mais classés «conformes» par des inspecteurs gouvernementaux…

Ici, ce pourrait être un homme d’affaires qui n’aurait jamais oublié avoir fait fortune à la tête d’une compagnie aérienne privatisée.

Il pourrait s’adjoindre un ex-directeur de recherche d’un institut économique qui aurait prôné l’abolition du BAPE, se serait opposé à la taxe carbone, à la gratuité des Centres de la petite enfance, se serait dit en faveur de l’exploitation pétrolière. Qui ne croit pas au mythe d’un État au service du bien commun, mais aux vertus de la privatisation.

On aurait pu retrouver à la présidence de ce parti un autre homme d’affaires président d’une entreprise de prêts usuraires n’ayant pignon sur rue que dans des contrées où de telles pratiques seraient légales.

Ils n’auraient qu’à promettre des baisses d’impôts et la fin du gaspillage des fonds publics. L’effet de halo entourant leur sens des affaires, les électeurs n’y verraient que du feu. Même si en refusant de s’attaquer à l’évasion fiscale, en diminuant les impôts des entreprises et maintenant ceux des citoyens, leur sens des vraies affaires les obligerait à couper encore davantage dans les services publics.

Mais alors?

Beaux programmes, belles promesses et beaux discours: de la poudre aux yeux. Portons plutôt attention au passé de ceux et celles dont nos leaders ont décidé de s’entourer!

«S’informer fatigue, et c’est à ce prix que le citoyen acquiert le droit de participer intelligemment à la vie démocratique», écrivait Ignatio Ramonet.

Jean-Yves Proulx

Trois-Rivières