Une fresque du marchand de fourrure Ovide Rocheleau a été mise au jour mardi lors de la démolition de l’édifice voisin sur la rue Hart à Trois-rivières.

T-Rès historique?

OPINIONS / L’auteure, Valérie Deschamps, est bachelière en histoire. Elle travaille aussi comme animatrice historique et touristique.

Depuis quelques mois, quelques années, le sujet de la préservation du patrimoine bâti dans différentes municipalités au Québec tapisse d’encre les journaux. Plusieurs maisons ancestrales tombent sous le mouvement des pelles mécaniques, d’autres perdent leurs aspects d’antan au gré des mouvements du vent. Et disparaissent… petit à petit.

L’été, je parcours les rues de notre centre-ville qui n’a rien à envier aux autres grandes métropoles canadiennes. Costumée d’habits d’époque, j’anime historiquement les touristes de passage en racontant histoires et anecdotes trifluviennes. Nous sommes quelques-uns à avoir cette chance. Connaître les p’tits racoins, les p’tites histoires de monsieur et madame Tout-le-monde. D’ailleurs, évidemment que l’incendie de l’été 1908 est un événement central de la Trifluvie du début du XXe siècle. Presque rien d’avant ce temps n’est encore présent. Certes, il y a l’arrondissement historique, près des Ursulines, mais entre les rues Champlain et du Fleuve, tout a disparu sous les braises. Enfin, c’est ce que nous croyions jusqu’à hier.

Ceux de ma génération et celle précédente se souviennent du Monkey. Le bar situé sur la rue Hart. Bâtiment qui fut d’ailleurs démoli pas plus tard que mardi. À la grande surprise de toutes et tous, une murale publicitaire datant du début du XXe siècle a fait son apparition. Pendant plus de cent ans, elle était cachée. Elle dormait sous les briques du bâtiment voisin. Elle est intacte, ou presque. Sur les réseaux sociaux, les citoyens sont unanimes (ou presque, on ne peut jamais dire qu’un sujet fait l’unanimité): il faut préserver cette marque d’histoire. Elle est grandiose, et pas juste «presque».

Je pourrais donner divers arguments de la nécessité de garder en vie notre patrimoine bâti, mais je préfère poser certaines questions. De toute façon, ceux qui sont derrière les décisions politiques sont déjà au fait de ces mêmes arguments qu’on rétorque sans arrêt. Ça fait des années que les groupes d’histoire et de préservation du patrimoine bâti font valoir leurs points. Mais rien ne change. Ou presque.

«Le contrat est signé.» «La place est vendue.» «Ils vont construire quelque chose d’autre.»

«C’est privé ces bâtiments-là, on n’y peut rien.». C’est ainsi dans ce sens que les réponses de nos élus abondent. On n’y peut rien, c’est du domaine privé. Minute, papillon!

Jamais le privé ne devrait avoir préséance sur le domaine public, tel que notre histoire. Parce que cette vieille publicité de Ovide Rocheleau est bien plus qu’une simple publicité. Elle nous apprend sur les techniques publicitaires de l’époque, les modes vestimentaires, les moyens de communication, les différents commerces, etc. Chaque parcelle d’histoire, que ce soit du patrimoine vivant ou bâti, nous donne une multitude de renseignements, bien plus que ceux de surfaces.

Ce qui fait me questionner: pourquoi le privé finit très souvent par avoir le dessus dans l’argumentation? Pourquoi n’avons-nous pas de comité de préservation du patrimoine à la Ville? De clause «patrimoine» sur tous les contrats de démolition, de construction ou de vente? En 2019 (presque 2020), il me semble que ceci devrait être d’emblée.

On se targue d’être une «ville d’histoire et de culture». D’être «T-Rès historique». Mais la perte d’un élément de notre histoire risque d’arriver. Cette murale, n’est-ce pas une des rares choses qui nous restent de cette période historique?

L’espace environnant, c’est public. Notre histoire, c’est public. Trois-Rivières, c’est notre ville. C’est à nous de mettre en place des structures assurant la préservation de ce patrimoine d’hier et d’aujourd’hui. C’est à nous de nous mobiliser afin que ce vestige demeure dans notre quotidien.

Pour que toutes et tous puissent l’admirer dans les années à venir. Pour que toutes et tous puissent se relater, leur histoire trifluvienne. Pour que Trois-Rivières soit TRès respectueuse de ceux d’hier… comme ceux de demain.