Les employés de l’ABI sont en lock-out depuis janvier 2018.

Sortir du lock-out à l’Aluminerie de Bécancour

L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Pour sortir du lock-out à l’Aluminerie de Bécancour (ABI), le ministre Jean Boulet indique que les deux parties devront faire des concessions. Il évoque la possibilité de redemander qu’on lui formule l’hypothèse de règlement qu’il avait antérieurement demandée. Il confie finalement cinq priorités à son comité d’experts soit la flexibilité opérationnelle, l’augmentation de la productivité, la stabilité des emplois, le climat des relations de travail et la pérennité de l’usine.

Dans tout cela, la flexibilité opérationnelle peut fouetter à elle seule l’augmentation de la productivité et la pérennité de l’usine. Quant au climat des relations de travail, en discuter en lock-out ne donnera probablement rien. Reste la stabilité des emplois comme priorité susceptible d’intéresser abondamment les travailleurs. Si les deux parties doivent faire des compromis comme le ministre Boulet l’évoque, quels sont les principes qui autoriseraient une sortie de crise?

Premier principe: les conditions de travail des salariés de l’Aluminerie de Bécancour doivent être compétitives avec celles qui sont observables dans les autres alumineries québécoises et généralement dans l’industrie de l’aluminium. Second principe: l’employeur, qui a la responsabilité de gérer l’usine, doit pouvoir le faire avec la flexibilité opérationnelle que requiert la réalisation de son projet d’affaires. Troisième principe: plus le syndicat concéderait de la flexibilité opérationnelle à l’employeur, plus ce dernier devrait en retour pérenniser des emplois de qualité.

Ainsi, le rôle de l’employeur est de gérer l’usine et celui du syndicat est de promouvoir des conditions de travail de qualité. Ainsi perçus, les deux rôles ne sont pas incompatibles, ils sont complémentaires. Une gestion flexible de l’usine peut augmenter sa position concurrentielle et ainsi assurer à son tour une meilleure pérennité des emplois.

À l’ABI, la négociation de l’automne 2017 comportait un enjeu qui se limitait au régime de retraite et au poids de l’ancienneté dans l’octroi des postes. Il s’agissait d’abord de modifier un régime de retraite à prestations déterminées en un régime à financement salarial. Ce thème ayant fait l’objet d’entente en semblables milieux, il peut se régler promptement à Bécancour si l’on se laisse guider par ce qui a été fait ailleurs. Ensuite, restait la question plus sensible des exigences des postes. À cet égard, celles-ci doivent être raisonnables, c’est-à-dire en relation avec la nature du travail. Les exigences étant fixées, le poste revient logiquement au travailleur qui possède l’ancienneté la plus élevée. Les deux enjeux précités, soit le régime de retraite et l’ancienneté, laissaient anticiper une négociation facile en novembre 2017.

Mais le lock-out de janvier 2018 a changé la donne. Plus d’une centaine de cadres se sont vu confier le fonctionnement d’une aluminerie amputée de 480 cuves. C’est là que l’employeur ne manqua pas de saisir une nouvelle réalité de production centrée sur la flexibilité opérationnelle. L’employeur déposa apparemment cette idée à la table de négociation. Une telle initiative a eu pour effet d’éloigner davantage les parties l’une de l’autre.

Le secret des entreprises performantes repose notamment sur l’organisation du travail. Les tâches sont enrichies et ceux qui les occupent s’entraident de leur mieux. Le salarié saisit ainsi davantage son rôle dans la réussite de l’entreprise en œuvrant dans des emplois davantage professionnalisés.

Si l’employeur est armé de la flexibilité opérationnelle requise, il doit en retour gérer ses ressources humaines avec compétence en autorisant des emplois de qualité. C’est là que la flexisécurité, où se juxtaposent «flexibilité opérationnelle» et «sécurité d’emploi» prend son sens véritable. L’hypothèse de règlement du ministre Jean Boulet pourrait s’en inspirer. Mais la baisse du prix de l’aluminium réduit pour le moment une prompte sortie de lock-out.