Sortir de l’immédiateté politique

La campagne électorale est entrée dans sa dernière étape et les électeurs affinent leur choix en vue du jour du scrutin. Cette campagne est d’un nouveau genre. Elle ne soulève pas les passions. Elle est devenue une guerre de chiffres autour du thème de la croissance et du bien-être individuel. Le glas a sonné quant aux grands enjeux nationaux. Un parti veut épargner ici pour investir un peu plus loin. En fin de compte, seuls les spécialistes savent s’y retrouver.

Je me souviens avec un peu de nostalgie d’avoir accompagné mon père à une assemblée politique sans doute lors de l’élection provinciale de 1956. Les villages de la campagne vibraient au passage des députés et des ministres qui adressaient la parole aux électeurs dans les salles paroissiales.

Aujourd’hui, les chefs des partis politiques font chaque jour des déclarations face à des micros et à une meute de journalistes. La population est absente. La politique électorale est devenue au cours des cinquante dernières années un enjeu d’images. Il s’agit d’une course à obstacles où les spécialistes de la communication polissent les images des chefs.

Les promesses électorales sont ciblées. Les partis politiques s’appuient plus que jamais sur des groupes de discussion. De plus, les groupes de pression se font entendre dans les coulisses. Ce sont eux les grands vainqueurs des courses électorales. Ils imposent l’ordre du jour.

Les quelques enjeux qui sèment la controverse comme l’immigration sont devenus une affaire de chiffres et de propagande. Personne ne pose la question du sens. Quel sens peut-on donner au fait d’accueillir des immigrés à l’heure où des conflits armés mettent en danger la vie de populations? Quel sens les pays développés peuvent-ils donner au fait d’accueillir les migrants climatiques? La question de la solidarité humaine est absente. Une fois de plus, les chiffres ont pris le dessus et ils imposent leur dictat.

Le mot croissance est sur toutes les lèvres. Comment concilier la croissance et les exigences environnementales? Quel sens un peuple peut-il donner à une croissance responsable? La plupart des partis politiques proposent la fuite en avant. On espère gagner du temps. Est-ce de la politique responsable? C’est le sens du mot croissance qu’il faut revisiter. Pas question de débattre sur ce sujet de peur de perdre des votes.

Nous nous souvenons depuis quelques jours de la récession qui est survenue en 2008. Cela fait dix ans et il semble que nous n’ayons pas appris de nos erreurs. Les partis politiques proposent des prévisions économiques contestables qui ne tiennent compte que d’une croissance constante. Qu’arrivera-t-il si du jour au lendemain une crise se produit? Les promesses ne seront pas respectées et le cynisme de la population face aux politiciens augmentera de nouveau.

Les acteurs du jeu politique sont les politiciens et les électeurs. Un jeu de séduction s’exerce entre ces deux entités. Les uns espèrent une vie meilleure – le paradis sur terre, quoi – alors que les autres veulent se faire élire en créant l’illusion que tout ira bien si les électeurs les choisissent. Ce jeu fait fi de la réalité.

L’humanité ne cesse depuis sa création de faire face à de nouveaux problèmes. Une dose de réalisme s’impose de tous les côtés. De nouveaux défis naissent d’année en année. Qui aurait pensé il y a vingt ans faire face aux aléas du commerce électronique? Nos gouvernements pensent à court terme alors que les enjeux majeurs comme l’écologie se conjuguent sur le long terme. Ces enjeux réclament cependant des décisions immédiates.

Tout le monde en veut plus dans son portefeuille. J’en sais quelque chose puisque je viens de prendre ma retraite. Je sais que je ne peux pas tout avoir. Il faut tenir compte du bien commun et créer un espace de justice sociale. Le pape François parle de redéfinir le progrès. «Un développement technologique et économique qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considéré comme un progrès», a-t-il écrit dans son encyclique sur l’écologie publiée en 2015.

Toujours dans le même texte le pape a écrit que «le drame de ‘‘l’immédiateté politique’’, soutenue aussi par des populations consuméristes, conduit à la nécessité de produire de la croissance à court terme». Il conclut en écrivant que «la grandeur politique se révèle quand, dans les moments difficiles, on œuvre pour les grands principes en pensant au bien commun à long terme. Il est très difficile pour le pouvoir politique d’assumer ce projet dans un projet de Nation.»

Il faut sortir de cette «immédiateté politique» pour entrer dans une ère d’une politique humanitaire comme l’avait laissé présager Barack Obama. Hélas, nous n’en sommes pas encore rendus là.

Jérôme Martineau

Trois-Rivières