L’auteur de cette analyse vise à démontrer comment une absence de direction empreinte d’éthique peut conduire une entreprise à une dérive juridique et même politique.

SNC-Lavalin: un regard éthique d’une gouvernance devenue affaire juridique et politique

OPINIONS / Cette analyse de ce qu’on appelle désormais «Affaire SNC-Lavalin» vise à démontrer comment une absence de direction empreinte d’éthique peut conduire une entreprise qualifiée par certains de «fleuron de notre économie» à une dérive juridique et même politique.

SNC-Lavalin est une entreprise d’ingénierie, née au Québec, dont l’expertise a contribué, entre autres, à la construction des grandioses barrages hydroélectriques québécois. Puis, devenue internationale, SNC-Lavalin participe, un peu partout dans le monde, à des réalisations qui lui confèrent une réputation enviable. Le génie et le travail des hommes et des femmes de cette entreprise n’ont jamais fait l’objet de questionnement dans cette affaire.

La «racine du mal» ne serait-elle pas sa gouvernance? Ses administrateurs, qui ont changé bien sûr dans le temps au gré des objectifs du moment, auraient-ils troqué le «voile corporatif» que procure juridiquement une corporation pour en faire un «masque aveuglant»?

Comment les administrateurs d’une entreprise, d’abord fiduciaires de la pérennité de celle-ci, peuvent-ils mettre à risque les emplois des personnes qui y travaillent, de ses nombreux collaborateurs et fournisseurs qui dépendent de ses activités? Ceux-ci auraient-ils fermé les yeux sur la probité douteuse des dirigeants qu’ils embauchent tout en demeurant silencieux en conseil d’administration devant des rapports inexpliqués ou inexplicables? Tant que le rendement est au rendez-vous, les actionnaires de l’entreprise sont contents et ses administrateurs bien rémunérés…

«Comment sont obtenus les contrats de l’entreprise?» est une question tout aussi importante que «Pourquoi l’entreprise n’obtient-elle pas des contrats?». Les réponses à ces deux questions amènent nécessairement les administrateurs d’un conseil d’administration à un questionnement éthique. Et un questionnement éthique d’un conseil d’administration réfère assurément à des valeurs «partagées» de ses administrateurs. Exemples: les contrats avec un gouvernement totalitaire sont-ils acceptables? Quels sont les modes d’obtention (appels d’offres ou pots-de-vin?) de ces contrats? À quoi servira l’ouvrage à réaliser? Quelles sont les règles adoptées par l’entreprise dans les processus de participation à des appels d’offres?

Il semble que ces questions n’ont pas été posées par les administrateurs de SNC-Lavalin en conseil d’administration. Ceux-ci sont-ils demeurés silencieux devant les excellents rendements de l’entreprise et son développement «international»?

«L’aveuglement volontaire» et «l’abdication des responsabilités d’administrateur» de ceux-ci auraient-ils conduit l’entreprise à des accusations criminelles contre elle et certains de ses dirigeants? Comment des administrateurs peuvent-ils être ignorants de situations dans l’entreprise pouvant conduire à de telles accusations? Tout simplement en refusant le questionnement éthique de base pouvant éviter une telle dérive.

Afin de permettre d’éviter les conséquences économiques et humaines de telles poursuites, le Code criminel (art. 715.3) prévoit depuis peu le recours à «l’accord de réparation». Les balises juridiques de cet accord ont été largement discutées dans le dernier mois. L’acceptation ou non de son application relève de la couronne fédérale, ultimement du Procureur général du Canada. Et comme le Procureur général est aussi le ministre de la Justice, élu siégeant au cabinet, il est prévisible que d’autres élus soient sensibles aux conséquences économiques et humaines de telles poursuites et partagent leur inquiétude. Cette situation a amené de nombreuses opinions qui concluaient au «scandale».

Les «racines» du scandale ne seraient-elles pas plutôt dans un comportement totalement «absent de sens éthique» des divers administrateurs qui ont composé le conseil d’administration de SNC-Lavalin? Il semble, pour plusieurs, plus facile de tenter de rendre le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, responsable de cette dérive que ses véritables auteurs.

André Gabias

Trois-Rivières