Si un jour la démence…

OPINIONS / À mon conjoint,

Nous en avons discuté souvent mais je te réitère et te confirme ma décision. Si un jour je suis perdue ne sachant et ne comprenant pas ce qui m’arrive, laisse-moi partir. Si un jour, je ne peux plus tenir ma fourchette pour me nourrir et qu’on doive me gaver de nourriture et de médicaments, laisse-moi partir. Si un jour, une préposée doit changer ma couche, de grâce, laisse-moi partir. Si un jour je redeviens comme un bébé dont il faut veiller et s’occuper 24 heures sur 24, de grâce, laisse-moi partir. Ne laisse pas le chagrin et les inquiétudes te ronger car si mon état s’aggrave et te préoccupe trop, tu dois me laisser partir. Je ne veux pas que tu perdes ta santé physique et mentale parce que la mienne ne reviendra plus. Je ne veux pas être comme une enfant que l’on doit laver, nourrir, habiller, coucher, lever, déplacer et si mes yeux sont vides de vie et que l’étincelle dans mes yeux s’est éteinte, de grâce, laisse-moi partir.

Ne permets pas que ma dignité soit entachée en t’acharnant et en leur permettant de s’acharner à me garder en vie car il est probable que lors de mes moments de lucidité, tu vois dans mes yeux, le désespoir, la honte et un cri de détresse. De grâce, ne me laisse pas vivre cette vie sans joie. Ne me laisse pas devenir un fardeau pour toi et les autres. Ne me laisse pas être dépendante de tous et de tout pour vivre à moitié. Je devrai partir un jour alors ne retarde pas indûment mon départ. J’aime trop la vie pour vivre une mort lente et agonisante mentalement. Viendra un jour où il faudra lâcher prise et comme dernière preuve d’amour et de respect, je te demande de me laisser partir. Si on veut vivre, on veut aussi mourir. Ou bien on ne conçoit pas ce qu’est la vie.

Anne-Sylvie Duquette

Saint-Boniface