Sempiternelle fausseté

J’ai lu, avec grand intérêt, dans Le Nouvelliste du 27 juin 2018, un article signé de madame Brigitte Breton à l’occasion de la mort de ce géant que fut Paul Gérin-Lajoie. Bravo, madame!

On y traitait d’éducation sous tous ses aspects. J’aurais le goût de commenter plusieurs idées émises par madame Breton (j’ai fait carrière en éducation de 1969 à 2001), mais je me limiterai à celle qui me fait sursauter chaque fois que quelqu’un en parle. Madame Breton affirme que, dans les années 60, des études en médecine ou en droit étaient un rêve fou pour un enfant né dans un milieu modeste. Quelle sornette, dans le sens d’une affirmation qui repose sur rien (Le Petit Robert)!

J’ai soixante-quinze ans et, fils de plombier ayant eu huit enfants, j’ai fait mon cours classique au Séminaire Sainte-Marie de Shawinigan et au Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières, à cheval sur les années 50 et 60 (1956 à 1964). Rien n’est plus faux que de dire, selon l’historien Denis Vaugeois, dans La Presse du 23 octobre 2010, que les collèges classiques étaient des repères d’une petite bourgeoisie.

Dans son livre intitulé Le Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières 1860-2010, Jean Panneton parle aussi d’un préjugé aussi ancien que tenace que le Séminaire, comme toutes les écoles privées, n’est accessible qu’à une classe sociale privilégiée. La preuve? En 1939, quatre des 120 élèves d’Éléments latins (première année du cours classique) sont des fils de professionnels (deux médecins, un avocat, un dentiste). En 1974, sur 1215 élèves, à peine 14,6 % étaient enfants de professionnels (médecins, avocats...). En 1980, à peine 20 % des 1205 élèves étaient enfants de professionnels.

Peut-être afin que les autorités du Séminaire ne soient taxées de manipuler les données, trois élèves, en mars 1964, présentèrent dans le journal étudiant L’Estran les résultats d’une enquête fort détaillée pour vérifier l’opinion courante qui prétend que la majorité des étudiants provient des classes professionnelles et bourgeoises.

La clientèle comprend 842 élèves. Douze pour cent des élèves ont des parents faisant partie de la catégorie A (médecins, avocats, notaires, ingénieurs, pharmaciens, professeurs, etc.). À l’autre bout, dans la catégorie E, 14,1 % sont fils de rentiers, de chômeurs, d’invalides et de défunts. La classe ouvrière: 30,4 %; les non-professionnels: 34,6 %; les cultivateurs: 8,9 %.

Une précision. Les conditions pécuniaires n’étaient pas les mêmes pour tous les élèves. En 1957-58, par exemple, il en coûtait 200 $ par année pour un externe et 500 $ pour un pensionnaire. Comme on le disait, entre pensionnaires, on usait nos shorts des deux côtés.

Venant de La Tuque, j’ai regardé la provenance de certains Latuquois qui sont devenus médecins dans les années 50 et 60. Deux médecins spécialistes sont fils d’un travailleur de la classe ouvrière; un autre spécialiste est fils de boucher. Un autre médecin spécialiste est fils d’un employé municipal. Deux autres sont fils d’autant de pères de la classe ouvrière. Et j’aurais pu continuer.

Une constante: les parents des élèves dont on a parlé précédemment ont établi des priorités dans leur budget. Ils ont choisi d’investir dans l’éducation de leurs enfants (Panneton). Ils ont fait les sacrifices nécessaires et ils ont trouvé de généreux donateurs. Adios le gros chalet sur une île très sélecte...

J’ai été stupéfait, dans les années 90, d’entendre une élève dont les parents payaient presque toutes les études, me dire que la majorité des parents disaient à leurs enfants qu’ils ne paieraient pas leurs études collégiales et universitaires.

Mon étude n’est pas exhaustive, mais je crois qu’elle reflète la réalité et prouve que l’opinion de madame Breton ne tient pas la route. Par contre, je l’approuve sur certains autres aspects du sujet traité.

André Duchesneau

Shawinigan