Selon l’auteur de cette lettre, l’implication de Bell est symptomatique d’un vide laissé par le manque d’investissements gouvernementaux dans le domaine des soins psychologiques.
Selon l’auteur de cette lettre, l’implication de Bell est symptomatique d’un vide laissé par le manque d’investissements gouvernementaux dans le domaine des soins psychologiques.

Santé mentale? Cause toujours!

OPINION / L’auteur, Sébastien Gélinas, est professeur de psychologie au Collège Laflèche et chargé de cours au département de psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Le 29 janvier dernier, c’était la journée Bell cause pour la cause. Cet événement est devenu une opportunité pour plusieurs d’ouvrir un dialogue portant sur la santé mentale et reçoit généralement des réactions positives du public. Personne n’est contre la vertu, surtout considérant le fait que la santé mentale, comme on le répète ad nauseam, est le parent pauvre du système de santé.

Cependant, dans un article du National Post publié en 2019, on pouvait lire qu’une revue de la littérature réalisée par Jasmine Vido de l’Université de Windsor suggérait que cet événement était bien plus une occasion pour Bell de reconstruire son image de marque que de réellement tenter de combattre la stigmatisation entourant les problématiques de santé mentale.

Plusieurs ont d’ailleurs souligné l’avantage indéniable, pour Bell, de redorer le blason de sa marque de commerce en l’associant à cette noble cause. D’autres ont souligné avec humour que Bell est sans doute la cause de nombreux problèmes de santé mentale, notamment chez ses clients qui doivent contacter son service à clientèle, qui figure parmi les pires à l’échelle nationale année après année selon la revue Protégez-vous.

La situation soulève plusieurs questions. Est-ce aux grandes entreprises privées de prendre en charge et de déterminer les causes d’intérêt social qui recevront l’attention et le financement de la population? Leur appartient-il de déterminer les pratiques, les conseils et les comportements à promouvoir? L’implication de Bell dans cette cause est symptomatique d’un vide laissé par le manque d’investissements gouvernementaux dans le domaine des soins psychologiques depuis trop longtemps.

Effectivement, année après année, de nombreux intervenants soulignent le manque de ressources auquel ils font face, obligeant des organismes à fermer leurs portes ou à réduire leur offre de services. De nombreuses actions posées par les précédents gouvernements ont eu des impacts majeurs sur certains facteurs influençant la santé mentale des populations à risque.

Plusieurs situations devraient faire l’objet de réflexion au sein du gouvernement. On peut notamment penser à la réforme du programme d’aide sociale, qui fut pointée du doigt dans la fermeture d’un centre de désintoxication, dont le financement dépendait du chèque d’aide sociale des prestataires. On peut penser aux parents d’enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme ou souffrant de déficience intellectuelle qui sont complètement abandonnés à eux-mêmes lorsque leur enfant atteint la majorité. Ou au fait que, sans diagnostic, des enfants atteints de TDAH ou de troubles d’apprentissage auront difficilement accès à des services adaptés, ce qui peut inciter certains professionnels à surdiagnostiquer afin d’ainsi donner accès aux services. Ou encore aux problèmes de santé mentale chez les itinérants, dont le suivi est particulièrement difficile. Ou aux situations où des parents observent leur enfant devenu adulte, qui refuse de prendre ses médicaments, tomber en psychose, sans pouvoir le «forcer» à recevoir un traitement. On peut évidemment aborder la difficulté d’avoir accès à un psychiatre ou à un psychologue du domaine public et les délais d’attente parfois interminables. Ou simplement la difficulté d’avoir accès à un médecin de famille, qui pousse plusieurs patients souffrant de troubles de santé mentale à se présenter à l’urgence, faute d’alternative.

À l’heure où certains partis politiques se penchent sur l’accès aux soins dentaires, il faudrait sans doute avoir une réflexion similaire sur la santé mentale. Pourquoi, si un médecin pose un diagnostic de trouble anxieux, de dépression ou autre, les médicaments prescrits seront remboursés en partie par les assurances du patient (ou la RAMQ), alors qu’un traitement psychothérapeutique ne le sera pas?

Certains travailleurs ont la chance d’avoir accès à un programme d’aide aux employés ou à des assurances qui rembourseront quelques séances en tout ou en partie, mais il est souvent impossible de déterminer a priori quelle sera la durée du traitement nécessaire. Si après les cinq séances remboursées, ça ne va pas mieux, on fait quoi? De nombreux patients n’auront pas les moyens de payer une centaine de dollars par séance, par semaine, pour une durée indéterminée. Si la littérature scientifique suggère un traitement psychologique pour un trouble particulier, pourquoi celui-ci ne serait-il pas remboursé au même titre que d’autres soins de santé? Cette distinction entre les traitements médicaux et les traitements psychologiques n’a pas lieu d’être.

Bref, bien que certaines initiatives, comme Bell cause pour la cause, favorisent l’ouverture du dialogue sur la santé mentale, on peut se questionner sur les répercussions à long terme d’une telle démarche. Plusieurs patients et plusieurs familles ont parlé des problématiques de santé mentale qui ponctuent leur quotidien. On les a écoutés. À quand le passage à l’action?