Salut à toi, sur la barricade

OPINIONS / L’auteur, Olivier Gamelin, est professeur de littérature au collégial. Il habite Saint-Maurice.

Ton visage est familier. Nous nous côtoyons à peine depuis 500 ans. Ton visage m’est familier, mais pourtant nous ne nous connaissons pas. Ou si peu. Pourtant nous sommes voisins. Cousins de pays et de territoire. Parents de forêt et de nordicité, car nos ancêtres ont chaussé les mêmes bottes. Des mocassins semblables. Les racines de nos arbres généalogiques s’entremêlent. Parfois se confondent. Parfois coureurs des bois, tantôt sédentaires ou nomades. Racines de métissage et de métisserie. Nous avons des ancêtres communs et pourtant nous ne nous parlons pas. Ou si peu. Et pourtant tu es seul sur la barricade. Ta barricade. Celle que tu défends seul et d’où émerge un cri. Celui de ton territoire, du mien, du nôtre.

Au pied de la barricade, j’entends ton cri, que j’ai sous-entendu trop longtemps, en sourdine. Depuis 500 ans. Je l’écoute depuis un demi-siècle, depuis trop longtemps d’une oreille. Je le comprends, ce cri qui, aujourd’hui, revendique, exige la restitution de ce qui t’a été enlevé. Volé. Qui dénonce ce que nos contemporains détruisent. Ce cri qui résonne d’un océan à l’autre. Cette parole qui dépasse la barricade où tu te tiens debout. Plus grande que toi, que moi, plus grande que nous. Aussi vaste que ton territoire, le mien, le nôtre. Le cri d’un territoire que trop ne savent plus reconnaître, sinon lorsqu’il hurle au pied d’une barricade. Un territoire de bouscueils et d’épinettes, de toundra et de boréalie. Un territoire de feuillus et de pinèdes, de lacs, de rivières, un territoire de beautés vierges saccagé, blessé, malade. Un territoire agonisant au milieu duquel tu as dressé ta barricade.

Salut à toi, sur ta barricade. Salut à toi, salut à nous. Je m’adresse à toi, car je suis curieux de ce que nous sommes. À travers l’appel des poètes et des écrivains. D’An Antane Kapesh à Marie-Andrée Gill, de Thomas King à Marie Therese Mailhot. J’entends Natasha Kanapé Fontaine qui m’interpelle, qui m’incite à me tenir debout, moi aussi, sur ta barricade. «Nous nous soulèverons», répète-t-elle. «Nous nous soulèverons et nous marcherons», pour ne plus jamais que nous manifestions assis.

Vous êtes si peu nombreux, sur ta barricade. Pour l’heure, une poignée de David contre Goliath. Et pourtant vos tambours vibrent, vos actions portent, bloquent, vos rythmes réveillent. Je m’étonne encore que si peu de gens puissent soulever tant de poussière. Je m’étonne et j’applaudis. Des centaines de milliers de personnes n’ont pas réussi à en faire autant en septembre dernier, Greta Thunberg en tête. Je me réjouis de ton pouvoir d’influence dans l’adversité. De ton engagement. Je m’étonne et me réjouis, dans le confort de ma télé. Dans mon divan que je déplace tranquillement, au fil des jours, au pied de ta barricade.

Au pied de ta barricade, j’entends aussi le cri des autres. Cri de millions et de bourse. De blocus ferroviaire. Les prières de gazoduc et de pipeline récitées comme un mantra publicitaire. Plaintes de ports qui débordent et de wagons qu’on ne peut transborder. Parfois même slogans de racisme et d’ignorance. «Descends de ta barricade!», hurlent ceux qui ne réclament pas de territoire, non. Qui ne prétendent à d’autre respect que celui de leur portefeuille. Celui du droit au plus grand nombre alors que le plus grand nombre nous pousse, toi et moi, dans le précipice de notre perte.

Salut à toi, que je rejoins sur notre barricade. Humblement, je prends la plume. Celle de nos ancêtres communs. De l’aigle. Plume de parole et d’écriture, de puissance et de guérison. Plume du territoire qui se pose, doucement, sur ta barricade, comme un espoir. «Nous nous soulèverons». Je te rejoins parce que ta barricade est plus grande que toi, que moi, que nous, parce que je réapprends, en te regardant, à défendre mon territoire, le tien, le nôtre. Salut à toi, sur la barricade. Kwei à toi, sur notre barricade, mon frère.