L’auteure de cette lettre explique pourquoi les étudiantes sages-femmes doivent être rémunérées pendant leurs études.

Sages-femmes: pour de meilleures conditions de stages

Être sage-femme est un don de soi, un travail à la fois comblant et vidant. La satisfaction d’un travail bien accompli, d’une naissance heureuse, d’un moment privilégié et partagé: un labeur… une vocation. Toutes ces heures que l’on ne semble pas compter, tous les sacrifices qui s’accumulent. Suivi prénatal, prescriptions, références, présence à l’accouchement, suivi du nouveau-né et de la mère durant la période postnatale: il est possible d’en tirer énormément de satisfaction, mais les enjeux des étudiantes sages-femmes et de leur diplomation au Québec impliquent désormais une discussion bien anticipée sur la rémunération et la compensation des stages obligatoires.

Depuis 20 ans, les sages-femmes ont pu réémerger au Québec et s’intégrer au système de santé. Les services sont couverts par l’assurance maladie du Québec, nul besoin de débourser pour accoucher avec une sage-femme.

La maison de naissance est le principal lieu de travail et les sages-femmes en formation en sont un maillon important. Elles représentent également le futur de la pratique. Toute personne qui désire un suivi et qui y est admissible devrait pouvoir y accéder dans la province. Malheureusement, le taux de diplomation des sages-femmes est plus bas que les cibles prévues par la Politique de périnatalité du Québec, arrivant à échéance l’an prochain, en 2018. Ce plan, sur dix ans, visait à permettre aux sages-femmes d’être présentes à 10 % des accouchements au Québec en 2018. Or, en 2015-2016, les sages-femmes ont été présentes pour 3400 naissances, c’est-à-dire 3,9 % des accouchements dans la province.

Ces chiffres démontrent qu’il existe un manque à gagner, niché dans la formation d’une relève, les calculs du ministère trop optimistes pour le taux réel de diplomation possible. L’Association des étudiantes sages-femmes du Québec (AESFQ) propose depuis longtemps des solutions à ce défi.

La rémunération se pose comme solution claire aux problèmes d’attrition des étudiantes sages-femmes, le poids financier supplémentaire des études à temps plein représentant un stress de taille pour les personnes engagées dans ce programme d’études. Nous reconnaissons la nécessité de pallier les lourdes exigences des stages non rémunérés en rémunérant chaque personne qui effectue un stage, puisqu’elle effectue un travail.

Les sages-femmes aujourd’hui gagnent à se faire connaître, leur formation étant peu connue du public. Les gens m’offrent souvent un regard ébahi quand je leur mentionne que j’étudie à l’université pour devenir sage-femme, et que, de surcroît, le baccalauréat compte neuf trimestres en tout: quatre ans et demi sur les bancs d’école et dans les milieux de stages. Et quand on pense à tout ce temps passé aux côtés des femmes et des familles sans recevoir le moindre salaire, c’est là où le bât blesse. Les exigences logistiques du programme ne se règlent pas avec une pincée de toute la passion et l’amour que l’on peut vouer à la profession. Exigences allant de posséder une automobile jusqu’à débourser pour les frais de stationnement, de kilométrage, de voyagement à Trois-Rivières pour les cours intensifs obligatoires et les examens, en plus de l’ordinateur portable, le cellulaire, la connexion internet fiable pour les cours en ligne, le logement supplémentaire quand on part en stage de 15 semaines dans une autre région que la sienne et les frais de scolarité. Ouf, quelle énumération!

C’est pourtant une liste familière pour plusieurs étudiantes et étudiants englués dans la réalité des stages non rémunérés, quel que soit le domaine d’études. L’AESFQ estime que près de 17 000 $ sont nécessaires pour couvrir les dépenses obligatoires liées aux stages effectués durant la formation en pratique sage-femme, auxquels s’ajoutent les frais de scolarité, de manuels scolaires, de subsistance et de garderie ou gardiennage. En effet, les dépenses liées aux enfants et à la famille touchent environ 50 % des étudiantes sages-femmes qui sont parents ou le deviennent durant leurs études. Actuellement, aucune dépense obligatoire à la formation n’est indemnisée pour les étudiantes sages-femmes du Québec.

La plupart des étudiantes n’occupent pas d’emploi rémunéré durant leurs stages, soit pendant les deux tiers de leur formation. Si certaines le font, cela s’accompagne d’un agenda rempli à craquer et d’un sommeil souvent hypothéqué. De plus, la dernière année de formation est constituée d’un internat durant lequel l’étudiante sage-femme effectue 100 % des tâches d’une sage-femme en plus de ses obligations académiques. Nombre de ces tâches sont identiques à celles des médecins résidents qui, de leur côté, obtiennent une rémunération en plus de plusieurs compensations telles que le paiement de leurs repas durant leurs gardes. Les étudiantes effectuent des visites prénatales et postnatales en plus d’assister à des accouchements à domicile, à la maison de naissance ou au centre hospitalier, à toute heure du jour et cela, dans un rayon allant parfois jusqu’à 100 km de la maison de naissance pour certaines régions rurales.

À l’instar de nombreux programmes avec stages obligatoires non rémunérés, il est difficile de s’organiser de manière à exercer une pression suffisante pour obtenir gain de cause, en raison de la surcharge de travail des étudiantes. Afin d’éviter la stagnation, il importe désormais que les étudiantes sages-femmes se solidarisent avec les luttes organisées dans les autres domaines d’études, en réclamant la rémunération de tous les stages. C’est pourquoi nous nous sommes jointes au mouvement pour la rémunération de l’ensemble des stages, que nous avons débrayé pendant plusieurs jours au cours de la présente session et que nous avons manifesté devant l’Assemblée nationale le 22 mars.

Gabrielle Filiou-Chénier

Étudiante en pratique sage-femme

Trois-Rivières