Repenser la façon de traiter nos personnes aînées

OPINIONS / L’auteure, Caroline Sauriol, est directrice générale des Petits Frères, un organisme qui a pour mission de contrer l’isolement des personnes du grand âge jusqu’à la fin de leur vie.

Alors qu’elles sont les plus touchées et les victimes reconnues de la COVID-19, les personnes aînées ont été au cœur de l’effort collectif du Québec pour contrer la propagation du virus depuis le début du confinement. Cet arrêt brusque et nécessaire de notre société n’a pas été sans conséquence. Nombre de Québécoises et Québécois vivent maintenant dans l’insécurité, concernant leur santé et celle de leurs proches ou leurs inquiétudes financières causées par la réduction de leur temps de travail ou la perte de leur emploi. Des adultes ne peuvent plus voir leurs parents âgés. Certains ne peuvent même pas se rendre à leur chevet pour les saluer une dernière fois. En raison de tous ces sacrifices, la COVID-19 fait énormément de torts aux personnes aînées.

Pour elles, cette pause obligée a des impacts aux multiples visages. Pour se protéger et protéger les autres, plusieurs ont dû renoncer à leur liberté et à leur autonomie et se priver parfois des plus petits plaisirs, comme celui d’aller à l’extérieur, mais aussi des plus grands qui font toute la différence dans leur vie, comme celui de serrer leurs enfants et leurs petits-enfants dans leurs bras. Ce confinement aura précipité des pertes cognitives chez des personnes du grand âge plus vulnérables et dérobé, à certaines, leurs derniers moments puisqu’elles se sont retrouvées isolées jusque dans la mort.

Pour un trop grand nombre de personnes aînées, l’isolement et la précarité faisaient déjà partie de leur quotidien. Avant la COVID-19, 30 % des personnes âgées étaient à risque de souffrir d’isolement. Depuis, cette statistique ne tient plus la route. Elle a malheureusement crû en des proportions alarmantes. Même si la COVID-19 est déjà une menace pour la santé mentale des plus vulnérables, c’est sur le long terme que nous constaterons l’ampleur réelle des méfaits du confinement sur leur vie : durant les prochains mois, lorsque la vie reprendra son cours pour la majorité des citoyens, nous serons témoins des traces que cette pandémie aura laissées sur la vie des personnes aînées. Nous devrons ensemble être présents pour elles, même lorsqu’une certaine normalité aura été retrouvée.

Depuis près de 60 ans, Les Petits Frères ont pour mission de combattre l’isolement des personnes âgées et de limiter ses impacts. En effet, l’isolement aggrave de 60 % les risques de démence et de régression cognitive… et a un coût, d’abord humain, mais également financier et collectif. Aujourd’hui, les personnes âgées sont confinées, certes, mais elles ne devraient pas se sentir isolées. Au contraire, elles méritent affection, soutien moral et réconfort.

En 2020, le Québec compte déjà plus de 600 000 personnes âgées de 75 ans ou plus. Ce nombre devrait doubler d’ici 20 ans. Nous devons donc réfléchir au-delà de la crise actuelle et repenser la place des personnes du grand âge parmi nous. Les CHSLD constituent la pointe de l’iceberg qui nous émeut et nous choque, mais c’est toute une portion de notre société qui est ainsi marginalisée et laissée de côté, faute de pouvoir faire entendre sa voix. L’isolement, souvent dû à la perte des proches et aux obstacles reliés à des incapacités croissantes, ne fait pas de bruit, ne fait pas les manchettes, mais devrait nous interpeller.

Ces dernières semaines, ce problème s’est transformé en un véritable enjeu de société. Longtemps, nous avons pu détourner le regard de ce phénomène social inacceptable que la pandémie a maintenant mis en lumière. Le déconfinement, cette reprise prévue de l’ensemble de la société, est à nos portes. Il ne faudra pas oublier, cette fois, les personnes aînées. En tant que société, nous ne pouvons plus fermer les yeux. Nous devons poursuivre l’élan de générosité qu’a engendré la crise. Nous devons nous donner les moyens d’enrayer l’isolement des personnes aînées.

Aujourd’hui, nous devons leur promettre que nous ne les oublierons plus.