Le conflit ouvrier le plus important au Québec est sans contredit la poursuite du lock-out des 1030 travailleurs de l’Aluminerie de Bécancour qui, initié en janvier 2018, a pris fin 18 mois plus tard en juillet 2019.

Relations de travail au Québec: un bilan de l’année 2019

OPINION / L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Les relations de travail au Québec en 2019 se sont actualisées dans un contexte de reprise économique. D’une part, le Québec déclare des surplus budgétaires depuis quelques années et d’autre part, les entreprises ont généralement engrangé des profits convenables. Par conséquent, les travailleurs ont senti le moment propice pour en tirer avantage.

Le secteur public se débat de son mieux avec des surcharges de travail dues à un alourdissement de clientèle et une grave pénurie de personnel qui prend un visage systémique. Pour surmonter ladite pénurie d’effectifs, l’État propose d’augmenter les salaires de certaines catégories d’emplois comme les préposés aux bénéficiaires en santé. Mais cela est sans compter sur le fragile équilibre de la valeur des emplois concernés lorsqu’ils sont considérés les uns par rapport aux autres. C’est l’effet «toile d’araignée»! Tirer sur un fil peut faire tout bouger avec le risque de compliquer davantage ce qui était déjà trop complexe pour certains décideurs.

C’est dans ce contexte que la proposition gouvernementale, à l’endroit des 500 000 fonctionnaires de l’État, d’accorder une augmentation de salaire de 9 %, étalée sur cinq ans, a été rejetée du revers de la main par les leaders syndicaux. D’une part, les enseignants s’attendent à ce que l’État passe à l’acte tenant compte d’une déclaration ministérielle antérieure à l’effet qu’ils étaient sous-payés du moins en début de carrière.

D’autre part, les infirmières y vont d’emblée avec une demande salariale de plus de 21 % sur trois ans. Par ailleurs, les répartiteurs d’urgence annoncent à leur tour des moyens de pression dans un système ambulancier qui sort à peine d’une négociation ardue avec son personnel ambulatoire. Quant aux avocats et notaires de l’État, ils peuvent maintenant se targuer d’un jugement de la Cour supérieure cassant une loi antérieure leur interdisant la grève et exigeant la poursuite des négociations. Avant d’interdire leur intention de grève, il aurait fallu que l’État confie leur litige à un arbitre de différend, ce qu’il n’a pas fait. Par conséquent, cette négociation perdure dans le temps.

Ce qui précède complexifie abondamment l’enjeu lié au renouvellement des conventions collectives dans le secteur public québécois où chaque 1 % d’augmentation de salaire vaut 400 millions de dollars. Ainsi, les relations de travail sont à cran: d’abord dans un système de santé trop normé, ensuite dans un régime éducatif débordé par le flux migratoire surtout dans la région de Montréal, et finalement dans une fonction publique où des fonctionnaires se perçoivent inconsidérés par le programme gouvernemental de réduction d’effectifs.

La pénurie de personnel frappe durement certains secteurs déjà affublés par une faible rémunération. Quelques grèves ont été déclarées dans les résidences privées pour personnes âgées. Dans le secteur alimentaire, la grève des salariés d’Olymel à Princeville plaide en faveur d’une élévation de salaire. La conséquence de la pénurie de main-d’œuvre est glaciale surtout dans des entreprises offrant des salaires de 15 dollars l’heure ou moins. Par exemple, des restaurants ferment faute d’employés dans les cuisines. Cette réalité vaut également pour des commerces de détail ne trouvant plus les salariés pour vendre la marchandise sur place.

Le conflit ouvrier le plus important au Québec est sans contredit la poursuite du lock-out des 1030 travailleurs de l’Aluminerie de Bécancour qui, initié en janvier 2018, a pris fin 18 mois plus tard en juillet 2019. Essentiellement, les parties en présence ne s’entendaient pas sur un enjeu de changement lié d’une part, à l’organisation du travail et d’autre part, à l’amplitude de la force active. Le tout s’est terminé par l’acceptation intégrale de l’offre patronale. Un autre lock-out, plus court celui-là, qui a détonné dans le secteur manufacturier en 2019 est celui de Paccar Sainte-Thérèse, une usine d’assemblage de camions. Il est maintenant réglé.

Paradoxe intéressant. D’une part, les autorités politiques s’acharnent à trouver des solutions à la pénurie de personnel qui limite la prestation de services publics et l’existence même d’entreprises privées à bas salaires. D’autre part, au nom d’un principe louable d’adaptation travail-famille, les congés sociaux et les vacances prévus à la Loi sur les normes du travail ont été accrus en début d’année 2019. Accroître l’absentéisme officiel ne contribue certainement pas à soulager la pénurie d’effectifs.

Quant au gouvernement fédéral, il n’est pas en reste avec la grève du Canadien National (CN). Elle s’est déroulée pendant huit jours en novembre 2019 sans offrir les services essentiels normalement exigibles. Dès lors, les Canadiens ont pris conscience de l’utilité publique du ferroviaire. Pourtant, le CN est une entreprise privée qui a déclaré, en fin d’année 2018, un colossal profit de 5,5 milliards de dollars.

Dans l’ensemble du Québec, les négociations se sont déroulées généralement sans recours à la grève ni au lock-out en 2019. Ce fut spécialement le cas dans les mines ou la plupart des manufactures.

Les parties ont généralement résolu leur différend en priorisant un mode de négociation patient. Les augmentations de salaire octroyées annuellement dans le secteur privé ont oscillé entre 2 % et 3 %.

Syndicats et patrons ont négocié des conditions de travail qui ont généralement protégé le pouvoir d’achat des salariés tout en assurant, autant que faire se peut, l’avenir des entreprises.