Relancer, oui, mais différemment

OPINIONS / Inédite et en évolution rapide, la crise que vit actuellement le Québec a ébranlé le système économique et social et mis à mal bien des certitudes sur le bien-fondé de nos façons de faire. Il n’y a plus aucun doute que cette crise aura un impact sur le tissu social et économique de nos communautés par les changements qu’elle aura occasionnés et les réponses qu’on lui apportera.

Après un Québec sur «pause» depuis des semaines, l’heure en est maintenant au «déconfinement». Les activités reprennent ou reprendront graduellement, on parle de «relancer l’économie». Mais la question se pose: vers où ? À l’aide de quoi et de qui? Plusieurs l’ont dit, souhaité : peut-on profiter de l’occasion pour revoir nos façons de travailler, de consommer, de vivre ensemble ? Relancer, oui, mais différemment.

La crise a mis en lumière la fragilité du système en place et révélé des lacunes plus ou moins graves en fonction de notre communauté et du rôle qu’on y occupe. Ces défaillances de notre modèle de développement doivent nécessairement être revues et corrigées dans une optique d’équité.

Ainsi, l’impact de services aux personnes vulnérables inadéquats et inégaux, notre système d’agriculture locale malmené ou les processus d’achats individuels et institutionnels peu habitués à considérer le développement local font ressortir les limites de nos façons de faire jusqu’ici. S’ajoutent à ces défis un nombre inégalé de personnes actuellement sans emploi, du jamais vu depuis les années 70, et une soudaine revalorisation de certains métiers et de leurs conditions de travail.

En même temps, la mobilisation spontanée d’individus et de collectifs pour répondre à cette crise de façon innovante, notamment par la valorisation d’entreprises et de mécanismes favorisant les circuits courts dans une logique de solidarité, ouvre une perspective de renouveau. La cohésion sociale et une confiance relativement élevée envers des institutions politiques et sociales ont facilité les mesures pour freiner la pandémie et ses impacts sociaux. Il faut y voir, entre autres, l’avantage d’une société relativement plus encline aux actions collectives qu’ailleurs.

Regroupant quelque 11 200 entreprises collectives et près de 220 000 personnes qui y travaillent tous les jours, il y a au Québec un mouvement fort qu’il importe de considérer à sa juste valeur pour trouver des solutions à nos défis. Nombreuses sont les entreprises d’économie sociale qui œuvrent déjà dans des secteurs tels que les services de proximité, les soins à domicile, les centres de répit pour proches aidants, les centres d’intervention en dépendance, les centres de la petite enfance, etc. Des entreprises issues de mobilisations citoyennes pour répondre à des besoins, avec des modèles d’affaires qui visent la qualité, la pérennité et la redevabilité au collectif. Comment ces modèles existants peuvent-ils assurer une autre logique opérationnelle au sein de secteurs dont les retombées économiques et sociales sont clairement inadéquates? Comment peuvent-ils assurer le maintien d’entreprises dans des secteurs où les modèles d’affaires sont en pleine mutation? Comment l’économie sociale pourrait soutenir le développement de nouvelles façons de faire et la valorisation des compétences? Dans les choix qui présideront à l’allocation des ressources publiques consacrées à la relance de l’économie, prendra-t-on en compte la redistribution plus équitable et transparente des profits qu’opèrent les entreprises collectives? Et puisqu’on se soucie particulièrement de l’impact de cette crise pour les commerces en région, est-ce qu’on valorisera davantage l’enracinement local des entreprises collectives? Est-ce qu’on privilégiera le rôle névralgique qu’elles jouent pour assurer une qualité de vie dans les communautés? Poser toutes ces questions, c’est déjà – du moins en partie - y répondre.

Le choix est clair pour un nombre grandissant d’acteurs. La relance économique doit être axée sur la transformation. Elle doit être à la fois écologique et sociale. Elle doit reconnaître la valeur du travail de chacun et viser une qualité de vie décente pour tous. Surtout, elle doit donner à toutes les communautés les moyens de prendre en charge leur propre développement. S’il est vrai qu’on ne doit jamais gaspiller une «bonne crise», l’occasion est belle pour apprendre qu’une autre logique économique est possible. Et l’économie sociale sera au cœur de cette transition.

Béatrice Alain, directrice générale du Chantier de l’économie sociale.