L’auteur de cette lettre s’adresse au recteur de l’UQTR.

Réflexions sur le respect et le dévouement

À l’heure de la levée du lock-out, je garderai jusqu’à mon départ de cette ville cette preuve d’inconvenance et de cynisme du recteur de l’Université du Québec à Trois-Rivières, osant s’adresser ainsi de la Jamaïque aux 445 professeurs de notre université en pleine négociation de leur convention collective. Au 15e et dernier jour de ce lock-out brutal, sans préavis – belle démonstration de ce grand respect et émouvant dévouement – prenant non seulement en otages les étudiants, mais aussi 445 familles qui ont fait un jour le choix de Trois-Rivières, le débat semble désormais circonscrit autour du plancher d’emploi. Oubliant les autres clauses inacceptables encore présentes au lancement de ce lock-out – témoignage sans aucun doute de la négociation de bonne foi de la partie patronale – qu’il est alors facile d’en blâmer les victimes, leur imputant non seulement une obstination incompréhensible pour le commun des Québécois, mais aussi la responsabilité de ne pas avoir saisi «la clé de sortie du lock-out» tendue au président de leur syndicat.

Dans un monde numérique virtuel où le premier lock-out d’une université a été décrété par deux clics de souris de Jamaïque et du Mexique, quelle merveilleuse modernité d’une administration qui se prétendait proche de ses cadres opérationnels, tandis que ceux-ci utilisent un mode d’affrontement vieux de 50 ans…

Nonobstant le déni des procédures à respecter (le président de syndicat ne peut rien décider sans le conseil exécutif et l’aval des professeurs, mais il est vrai que le respect des procédures ne semble pas la tasse de thé de cette administration ces derniers jours…), je croyais, dans ma quête de comprendre leur histoire et leur culture pour qu’elles deviennent miennes, que les Québécois gardaient une certaine et légitime fierté de leur Révolution tranquille… d’il y a 50 ans. Quels «has been» sommes-nous, finalement, aux yeux de ce recteur dans la ville de Duplessis!

Me repliant dès lors sur mon paradigme français où le lock-out est interdit, ma référence a été plutôt celle à Germinal de Zola: le patron tout puissant affamant ses ouvriers en leur interdisant l’accès à leur outil de travail. Et puis, je me suis ressaisi devant l’ubuesque de la situation: je ne suis pas affamé et le lock-out se termine finalement aujourd’hui. Cependant, jamais un adversaire (ici autodéclaré malgré son hypocrite respect de ma fonction) n’avait osé s’en prendre aussi explicitement à ma famille dans mon métier antérieur pourtant du domaine de la sécurité de mes concitoyens, loin de me faire que des amis.

J’ai donc difficilement tenté de faire le point des fondamentaux opérationnels qui m’environnent (je n’aborderai pas ici le niveau politique, qui est nécessairement un facteur de la situation actuelle, largement débattu dans la presse):

- Un recteur d’université n’est pas un patron d’entreprise: il est un gestionnaire nommé par le gouvernement.

- S’il est nommé par le gouvernement, c’est donc que l’entité qu’il administre (et non pas dirige… il est recteur, non directeur) est un bien collectif public.

- Et puis, pour raison garder, les employés victimes ne sont rien face aux «victimes collatérales» (dixit ce même recteur durant cette crise) que sont les étudiants!

Constatant l’unanimité réitérée plusieurs fois du Conseil d’administration envers ce recteur, j’en infère (raisonnement que je place encore naïvement sous incertitude) qu’il en est de même de l’ensemble de ses membres, son président, en vacances au Mexique le jour de cette «décision courageuse», en tête…

Cela m’invite dès lors à me poser des questions sur ce mépris cynique initial envers ces professeurs «à qui nous vouons le plus grand respect et garantissons tout notre dévouement», malheureusement corroboré par l’insulte de ces dernières heures: au moins, les professeurs (et les citoyens) savent que le recteur n’a pas de problème d’argent, qu’il est libre et qu’il fait ce qu’il veut… Au même moment des étudiants perdent leurs bourses, leurs emplois, et 445 familles questionnent leurs finances… Comment puis-je imaginer respecter cette administration maintenant à la reprise de l’ouvrage, qu’il appartiendra aux professeurs de reconstruire après les avoir stigmatisés? Quel sera le nouveau plan de communication pour rattraper l’irréparable et reconstruire les ponts brûlés? Après six ans passés ici, je n’attends pas trop des «services» visiblement à la solde du recteur, qui seront (re)mis en ordre de marche pour aider les professeurs à trimer pour récupérer des étudiants et des fonds de recherche dans leur bête croyance à leur sacerdoce de faire avancer le Québec et le Canada par le savoir, ce qui impose des activités de recherche, financées ou pas, pour maintenir des cours et des connaissances de qualité, actualisées, questionnables du monde dans lequel nous vivons… C’est le privilège des universités, pour lesquelles les États investissent et pas seulement financièrement.

Quelle sera votre crédibilité, M. McMahon, pour motiver ces «collègues» à la reprise? Celle inspirée de l’exemple que vous avez donné tout au long de ce conflit? Le summum ayant été de faire poireauter une demi-journée de plus votre ministre de tutelle (là, on parle bien de hiérarchie), en lui adressant un bras d’honneur à son ordre de levée de lock-out sous 48 heures? Très inspirant.

Frank Crispino

Professeur et directeur du laboratoire de recherche en criminalistique

Département de chimie, biochimie et physique

Université du Québec à Trois-Rivières