L’auteur, un professeur au département d’anatomie de l’UQTR, nous parle d’une des conséquences méconnues du lock-out levé la semaine dernière.

Recherche à l’UQTR: ignorance et indifférence

Lorsque questionné sur le choix de décréter un lock-out des professeurs de l’Université du Québec à Trois-Rivières, le recteur a expliqué que l’impact d’un lock-out serait minimal en mai car, mis à part quelques cours donnés par les professeurs, toute activité à l’université continuerait normalement. C’était là démontrer son incompréhension de la mission la plus fondamentale de toute université: participer à la construction du savoir, pour ensuite le transmettre. De fait, pour la grande majorité des professeurs, la recherche et l’enseignement sont les deux tâches auxquelles ils accordent le plus de temps.

Ces deux dernières semaines, les citoyens ont été bien informés des impacts du lock-out des professeurs à l’UQTR sur la vie universitaire. J’aimerais porter votre attention sur un élément négligé jusqu’à maintenant et qui, à mon avis, représente un enjeu éthique de la plus grande importance. Comme ailleurs dans le monde, toute recherche sur les humains est soumise à des règles éthiques strictes. Ces règles visent à protéger la dignité des participants.

Au Canada, les principaux organismes responsables de financer la recherche ont rédigé une politique sur la conduite éthique de la recherche que chaque chercheur doit respecter. Elle spécifie que «les chercheurs doivent divulguer aux participants éventuels tous les renseignements pertinents leur permettant de prendre une décision éclairée relativement à leur participation». Des formulaires d’information sont utilisés pour s’assurer que toute l’information pertinente est transmise aux participants; ils doivent être approuvés par un comité d’éthique. Ces formulaires contiennent le nom du chercheur responsable et, dans le cas du projet d’un étudiant, celui du directeur de recherche. Autrement dit, toute recherche menée auprès de personnes dans une université est toujours sous la supervision ou la responsabilité d’un professeur.

Le 2 mai, le décret du lock-out a rendu illégale la supervision d’étudiants par les professeurs. De ce fait, l’Université invalidait tout formulaire de consentement signé par un participant, allant à l’encontre du principe de consentement éclairé. Plutôt que d’informer immédiatement les étudiants de l’importante conséquence éthique, c’est-à-dire la suspension de toute recherche sur les humains, durant 12 jours, l’université a ignoré cette question, informant même les étudiants qu’ils pouvaient continuer leurs recherches. C’est seulement le 14 mai que l’université a commencé à informer les étudiants que toute recherche sur les humains devait être suspendue. Il faut rappeler que pendant tout ce temps, les professeurs n’avaient pas le droit d’informer eux-mêmes les étudiants de la nécessité de cesser toute recherche. Dans mon laboratoire seul, six recherches non supervisées se sont poursuivies. À la grandeur de l’université, ce sont donc des dizaines d’études qui étaient clairement en violation des règles éthiques fondamentales.

Les conséquences de cette infraction peuvent être multiples. D’abord, en l’absence de la supervision d’un directeur, le risque de préjudices moraux ou psychologiques pour tout participant est clairement augmenté. Sur un autre plan, le non-respect des principes éthiques en recherche pourrait limiter l’accès des chercheurs de l’UQTR aux fonds des organismes subventionnaires et aux publications dans les revues savantes. Enfin, ce qui me paraît être la conséquence la plus néfaste est la perte éventuelle de confiance des participants de recherche. Nous, chercheurs, travaillons fort jour après jour pour bâtir et maintenir cette confiance. Pour bâtir une relation de confiance entre la communauté et l’université, nous diffusons nos résultats dans des colloques grand public, lors d’entrevues dans les médias et lors d’activités de vulgarisation en collaboration avec des organismes locaux. C’est par milliers que des personnes de tous âges acceptent de participer à ces recherches, avec enthousiasme, comme des partenaires incontournables pour faire avancer les connaissances. Ils le font, ayant confiance que les professeurs et l’ensemble de la communauté universitaire adhèrent aux plus hauts standards éthiques. Il faudra désormais voir à rétablir cette confiance.

C’est à se demander si la direction de l’UQTR avait pris en considération toutes ces répercussions lorsqu’elle a décrété le lock-out. Il est dommage que les plus hautes instances de notre institution aient fait preuve de tant d’ignorance ou d’indifférence à l’égard de la recherche l’UQTR, ces mêmes instances qui reconnaissent, dans leurs allocutions, que la recherche est l’une des plus importantes missions universitaires.

Johannes Frasnelli

Professeur au département d’anatomie

Titulaire de la Chaire de recherche UQTR en neuroanatomie chimiosensorielle

Université du Québec à Trois-Rivières