Rappels alimentaires et confusion

L’auteur, Sylvain Charlebois, est doyen de la Faculté en Management et professeur en Distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.

Les rappels alimentaires au fédéral s’accumulent chaque année. Les croquettes de poulet, le bœuf haché, la laitue romaine, il n’y a pas une semaine qui passe sans qu’une entreprise retire volontairement son produit. D’ailleurs, en 2017, on comptabilisait 155 rappels alimentaires au pays, pratiquement trois par semaine. En 2012, plus de 450 rappels alimentaires ont été émis, soit plus d’un par jour. Puisque l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) existe maintenant depuis plus de vingt ans, faisons le point sur notre système de rappels des aliments.

Selon une étude publiée par l’Université Dalhousie, plus de 90 % des Canadiens sous-estiment le nombre de rappels alimentaires. La plupart des Canadiens croient que le nombre de rappels dépasse rarement 50. Le nombre de rappels alimentaires annuels au pays a toujours dépassé 70, depuis 20 ans. Dans le cadre de cette même étude, d’une liste de rappels incluant quelques éléments fictifs, moins de 4 % des sujets interrogés pouvaient identifier les rappels qui avaient vraiment eu lieu depuis deux ans. Autrement dit, les Canadiens sont peu au courant des produits affectés par les rappels alimentaires.

L’étude démontre qu’en grande partie, les Canadiens estiment que notre système de salubrité et d’innocuité des aliments fonctionne au Canada. Mais ce n’est pas tout le monde qui lui voue cette confiance. D’une façon générale, les sujets interrogés les moins scolarisés, les moins rémunérés, ceux qui sont mariés ou ceux qui ont des enfants étaient plus susceptibles de s’inquiéter du système des rappels alimentaires. De plus, les personnes interrogées provenant de l’Ontario et de la région atlantique semblaient plus inquiètes que les autres au pays.

Au Canada, il demeure bien difficile de faire connaître l’existence d’un rappel alimentaire, sans recourir aux médias. L’étude de Dalhousie démontre que notre système de rappels alimentaires dépend presque entièrement des médias pour communiquer le risque. Moins de 8 % des Canadiens se fient aux communications émanant des instances gouvernementales pour obtenir de l’information sur les rappels alimentaires. Tout compte fait, les médias représentent le seul lien entre l’industrie et les consommateurs en ce qui concerne les produits qui peuvent représenter un risque pour la population. Ailleurs dans le monde, la communication entre les agences publiques de salubrité et d’innocuité joue un rôle beaucoup plus omniprésent.

Une seule visite sur le site de l’ACIA décourage le commun des mortels d’y retourner. Le langage utilisé, aucunement vulgarisé, rebute le lecteur et réduit l’accès à l’information, tandis que sa conception peu attrayante dissuade la navigation. L’ACIA carbure par la science et cela transparaît sur leur site internet. Pour quiconque, d’y trouver de l’information pertinente et précise sur un produit, rappelé ou non, ou y découvrir si un rappel est levé, relève du miracle. Pire encore, puisque le tiers des rappels alimentaires sont liés à des avertissements d’allergènes non mentionnés sur les étiquettes, plusieurs parents vivent un véritable cauchemar.

Même si l’ACIA fait son possible pour bien gérer les risques, elle ne possède pas l’art de la communication. Si l’on compare l’ACIA aux agences publiques d’Europe ou d’Asie, l’agence canadienne se classe probablement parmi l’une des pires au monde, rien de moins. La relation entre l’ACIA et le public n’existe pratiquement pas. Les médias, quant à eux, font leur possible mais le système de communication de l’ACIA ne peut dépendre uniquement d’eux. Chaque jour arrive avec son lot de défis pour les médias et l’attention que les journalistes doivent porter envers les produits alimentaires rappelés a ses limites.

Durant les prochaines années, dans le but de mieux protéger la population, l’ACIA devra prioriser sa relation avec le public. L’agence devra faire preuve de transparence lors des enquêtes subséquentes à tout rappel alimentaire. Par exemple, il serait souhaitable de connaître les correctifs apportés afin de fermer la boucle du cycle entier d’un rappel. Pour l’instant, nous entendons parler des rappels et puis, plus rien. Silence radio. Puisqu’il y a autant de rappels alimentaires de nos jours, la création d’une banque virtuelle et compréhensible des rappels en temps réel permettrait au public de s’informer adéquatement selon les besoins de chacun.

Les médias sauvent des vies en participant activement à notre système de communication de risque. Mais l’annonce des rappels s’ajoute aux déluges de nouvelles quotidiennes. L’ACIA doit prendre le contrôle de la communication du risque, et ce, avant qu’il ne soit trop tard.