Raouspoutine

OPINIONS / En France, et dans le monde, le débat au sujet de la chloroquine, et du professeur Raoult, continue d’enflammer les esprits. Si les preuves de son inintérêt clinique, voire de sa dangerosité, restent sujettes à débat, l’absence de résultats probants après plusieurs mois d’utilisation à l’échelle planétaire devrait interpeller les plus convaincus.

Mais la passion ne faiblit pas, ce qui montre, s’il en était besoin, que le débat sur la chloroquine n’est pas une controverse scientifique, mais sociétale. Et l’on voit naître d’apparents paradoxes, comme celui de mouvements anti-vaccins américains devenus d’ardents avocats de l’antipaludéen. C’est bien là l’illustration que ce n’est pas le recours à la médecine en soi qui pose problème, mais les enjeux sociétaux que portent certains médicaments.

La chloroquine offre en effet la promesse de pouvoir vivre comme si le virus n’existait plus, puisque le fait de la prendre de manière prophylactique, ou au début de l’infection, éviterait la maladie. C’est en cela qu’elle exerce un tel engouement.

Et c’est aussi en cela qu’elle s’inscrit dans le discours de réassurance systématique que tient le Pr Raoult depuis le début de la pandémie. Le Pr Raoult est désormais devenu un personnage central de l’actualité hexagonale et ses positions ont fracturé la société française (mais aussi les sociétés américaines et brésiliennes), en pro et anti-chloroquine, et en pro et anti-Raoult.

Tout cela rappelle une autre figure clivante de la société, russe cette fois: Raspoutine. Raspoutine était un mystique guérisseur, au charme magnétique, qui avait pris son emprise sur les notables de l’empire russe, en particulier les épouses névrosées de la haute société. Il était d’obédience orthodoxe, puisque c’était le pouvoir spirituel de l’endroit, mais restait en marge de l’église, cultivant sa propre entreprise spirituelle.

Le tsarévitch Alexis, le seul héritier du trône (il était le dernier d’une fratrie de cinq enfants, dont quatre filles) était hémophile, ce qui le condamnait à vivre à la merci d’un simple accident. Une bête chute dans les escaliers pouvait occasionner chez lui une hémorragie fatale. Inutile de dire que ses parents, les Romanov, qui avaient caché la condition d’Alexis au monde, vivaient dans un état de tension anxieuse permanente. Le couple impérial était d’ailleurs des âmes peu assurées et crédules, qui étaient souvent les jouets de leur entourage.

Le couple a fini par croiser le chemin de Raspoutine, et celui-ci a tout de suite su apposer un baume psychologique sur les affres de l’inquiétude qui entourait l’hémophilie du tsarévitch. Il réussit à améliorer à plusieurs reprises la condition de l’enfant, grâce à son pouvoir d’apaisement et de réassurance, mais surtout en s’opposant aux médecins et à leurs pilules, dont l’aspirine dont on ne connaissait pas encore les vertus anticoagulantes.

L’hémophilie a été pour Raspoutine ce que la COVID-19 est aujourd’hui pour Raoult. La France est, comme la Russie, un état centralisé, adepte des hommes forts et providentiels. Mais chacun s’inscrit dans son contexte culturel et ses contradictions.

Raspoutine était un personnage conforme au tragique russe: un rustique, mû par l’énergie animale de l’homme des steppes, mais qui savait tout autant évoluer dans le milieu sophistiqué de la capitale impériale. Raoult s’inscrit lui dans la tradition française, qui mêle aristocratisme et populisme, héritage monarchique et révolutionnaire: un mandarin universitaire qui aligne les titres et les reconnaissances, mais doté d’un anticonformisme bien gaulois. Et au-delà de la ressemblance physique, qui associe la pilosité ostentatoire qui sied aux sages et aux mystiques, au regard transfixiant, les deux hommes opèrent avec les mêmes ressorts psychologiques. Comme Raoult, Raspoutine vivait en marge de son milieu d’appartenance, avec ses propres affidés.

Comme Raoult, Raspoutine a séduit ses contemporains par son charisme et son anticonformisme. Comme Raoult, il a su opposer aux craintes et aux questions sans réponses, un discours de réassurance et des certitudes. Enfin, comme Raoult, il a clivé la société et suscité des passions et des haines tenaces.

Souhaitons juste au premier de ne pas finir comme le second.

François-Xavier Roucaut

Psychiatre au CHAUR