Qu’est ce qui est important?

OPINIONS / J’ai l’impression que le mois de décembre 2017 n’en finit plus. Il m’arrive de regarder plusieurs fois la date sur mon cellulaire dans l’espoir que les journées passent plus vite… mais non. Heureusement, je ne me réveille pas trop souvent la nuit et, ainsi, je peux passer à la journée suivante sans trop d’inconfort.

J’ai décidé de commencer cette foutue journée par un bain. Il m’arrive de prendre plusieurs bains par jour pour me soulager de mes picotements aux pieds.

Je regarde l’eau monter, captive, comme moi face au contenant de ma réalité. Mes stratégies de fuite habituelles ne fonctionnent plus. Je suis là, toute seule avec moi-même et avec ma peur, sans aucun endroit où me cacher.

J’ai le goût de fuir mon moment présent qui sent la merde et, aussi, mon avenir qui me donne l’envie de vomir. Je me sens incapable de continuer la suite des traitements qui me sont proposés. Je ressens le désespoir au creux de mon être, tel qu’il m’a déjà été décrit par mes clients.

Après ma trempette matinale, je m’habille, puis je m’étends sur mon lit. La plante que j’ai placée devant ma fenêtre pour la période hivernale attire mon attention. Ce qu’elle représente me permet de me projeter vers l’avenir.

J’ai hâte à l’été, car je pourrai installer ma plante, ce pied d’éléphant, dans mon salon extérieur. J’ai hâte de retrouver mon énergie et ma santé. J’ai hâte de courir et de bouger.

Je me souviens de ma première rencontre avec ce type de plante. Elle trônait comme un trésor dans la serre luxuriante que je venais de visiter dans le cadre de mon travail.

J’imaginais cette plante de 8 pieds par 6 pieds, ce pied d’éléphant, chez moi dans ma nouvelle maison du début des années 90. Nous avions choisi un modèle très aéré et très fenestré avec un immense salon au sous-sol doté d’un foyer Bis en coin. Au lieu de la brique rose, nous avions heureusement opté pour de la brique blanche, plus intemporelle. Nous avions choisi un magnifique tapis à poil long de couleur saumon pour le salon et nous avions peinturé les murs en vert forêt. Mon conjoint aimait passer la balayeuse sur le tapis pour créer des motifs variés avec le sens des poils.

Cette plante avait tout à fait sa place dans mon grand salon fenestré, mais pas dans ma petite Pontiac ni dans notre budget. À l’époque, le prix demandé pour cette plante était de 450 $ et le taux d’intérêt de notre hypothèque était à 11 %.

Quelques mois plus tard, lors d’une course au magasin Zellers, j’ai aperçu un minuscule pied d’éléphant en vente à 9,99 $. Je l’ai acheté.

Aujourd’hui, j’observe mon pied d’éléphant âgé de 29 ans. Il fait deux pieds de hauteur par deux pieds de largeur. Je suis très attachée à cette plante en pot. Toutefois, lors de mon éventuel départ, qui prendra soin de mon pied d’éléphant et de toutes les autres plantes sous ma responsabilité?

Je me rends compte que j’en ai perdu du temps à désirer des objets, à les accumuler, à les entretenir, puis à les jeter, car ils étaient devenus inutiles ou, encore, que les modes avaient changé et que je m’en suis lassée…

La brique rose des années 90, le tapis à long poil de couleur saumon, le magasin Zellers, les hypothèques à 11 %, ou, encore, la boutique Caroline Néron où ma sœur a acheté le denier cadeau de ma mère (qu’elle espère récupérer bientôt): tout ça n’existe plus.

Qu’est-ce qui est important? Ce qui était important avant mon cancer ne l’est plus maintenant. J’ai ruminé plusieurs mois, et j’ai pris plusieurs bains, avant d’arriver à identifier mes valeurs.

J’essaie de diminuer mes désirs de toutes sortes au profit de la qualité de mes relations avec les gens. J’essaie de fermer mes fuites et d’être authentique. J’essaie d’être là dans le moment présent pour y accueillir les joies, mais aussi pour laisser de l’espace aux douleurs, inévitables.

Depuis l’été 2018, mon pied d’éléphant est rendu chez ma fille, dans son appartement à Montréal. Il fait maintenant 3 pieds par 3 pieds. Il est magnifique, comme elle.

J’espérais être venue à bout de ce foutu cancer, mais non. Il est revenu quelques mois avant le virus planétaire.

Le 31 mars 2020, j’ai pleuré toute la journée. J’ai augmenté ma dose de morphine pour me soulager. La COVID-19 fait en sorte que je n’ai plus accès à mes soins de soulagement ni même à mes deux précieux enfants, parce que la planète est en confinement.

Qu’est-ce qui va m’arriver? Moi qui rêvais de refaire du ponton cet été, je viens d’apprendre que la marina est fermée.

Tout se bouscule, encore une fois.

Bang!

Un objet vient de frapper dans la fenêtre de mon salon.

Je suis triste à l’idée que c’est peut-être un oiseau. Je réalise que c’est mon beau-frère qui a lancé une balle de neige dans ma fenêtre pour m’aviser qu’il venait de déposer mon épicerie sur mon palier de maison.

Merci Paul.

Merci à tous les Paul qui nous aident.

Nathalie Vachon

Trois-Rivières