La ministre Stéphanie Vallée

Que vise vraiment la loi 62?

L’auteur, Simon Couillard, est doctorant en études québécoises à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

En janvier 2015, le premier ministre Philippe Couillard affirmait que l’intégrisme était un choix personnel et que, bien qu’«il y a[it] manifestement un lien entre intégrisme et terrorisme», ce serait «inadmissible» de «surveiller tous les intégristes et [de] restreindre leurs droits». 

Cette position de principe explique peut-être ce détail tordu de la loi 62: le visage découvert, obligatoire (mais pas vraiment) pour recevoir ou donner des services publics, concernerait autant celles qui portent le niqab et la burqa que ceux qui portent la cagoule en hiver. Ainsi, nul ne pourrait soutenir que la loi vise explicitement l’intégrisme musulman. 

Or, après présentation de la loi, les médias et les commentateurs du Canada anglais n’ont pas retenu cette subtilité (qui n’en est pas vraiment une) et ont plutôt dénoncé la «bigoterie» québécoise. 

En réalité, tous ont pu se rendre compte que le PLQ n’a pas trop évolué depuis que Marc Tanguay, député et ancien directeur du parti, se disait «tout à fait» à l’aise avec l’idée de côtoyer un jour des élues portant le tchador, avant de revenir sur son idée (mais pas vraiment). La loi 62 représenterait-elle une incursion hors des «vraies affaires»?

C’est embêtant, mais les réactions ici et ailleurs nous ramènent à cette question lancinante que le gouvernement libéral voudrait bien éviter: est-on vraiment prêt à accepter, dans notre société, l’expression ostentatoire de valeurs et d’idées que nous jugeons parfaitement détestables? 

Il semble que les Canadiens anglais répondent plus facilement que les Québécois à cette question. Cela s’explique sans doute par le fait que, si on peut encore parler de «société» au Québec, c’est quelque chose qui n’a plus aucun sens à l’échelle du Canada. 

Si, comme le soutenait l’ancien premier ministre Paul Martin, «le Canada est un pays de minorités», ou, comme le dit l’actuel premier ministre Trudeau, «le premier pays postnational au monde», un pays «sans identité centrale et sans courant dominant», cela tendrait à expliquer la posture morale que le ROC adopte face à la majorité francophone du Québec, dont la sensibilité et la sociabilité sont apparemment heurtées par l’ostentation religieuse. 

Dans ce débat, le gouvernement québécois prend bien soin de ne pas s’intéresser aux valeurs que cette ostentation symbolise, leur opposition au «courant dominant». C’est un tabou que la ministre Vallée a parfaitement intériorisé, elle qui disait ne pas vouloir faire une «charte sur le linge» (on n’en est pourtant pas loin). 

En conférence de presse, cette dernière affirmait il y a quelques jours que, pour prendre l’autobus, «il faut avoir le visage découvert, tout le long du trajet», avant de «faire amende honorable»: «Une fois qu’on a pris place dans l’autobus, on évolue dans le prolongement de l’espace public. La loi n’entend pas régir le prolongement de l’espace public». 

De corrections en rectifications, la loi semble avoir une application limitée, qui, selon toute vraisemblance, sera elle-même contestée devant les tribunaux, comme on y incite au Canada anglais. 

Et comme le premier ministre Couillard voit dans la clause dérogatoire une «arme nucléaire en matière constitutionnelle» (comme pour l’arrêt Jordan), il faut parier sur un retour prévisible aux «vraies affaires» provinciales.