Selon l’auteur de cette lettre, la force de Catherine Dorion, c’est qu’elle arrive facilement à faire passer l’idée avant les faits.

Quand l’idée passe devant la réalité

Catherine Dorion fait beaucoup parler d’elle depuis son élection. Son originalité et sa détermination ne laissent personne indifférent. Même si par son style vestimentaire, ses propos idéologiques et sa façon de s’exprimer, elle s’adresse clairement à un auditoire adolescent, elle arrive à interpeller tous les groupes d’âge. Mais comment expliquer cet intérêt envers la députée solidaire de Taschereau, à Québec?

Une force de Mme Dorion est qu’elle arrive facilement à faire passer l’idée avant les faits, l’imaginaire avant la réalité. Bref, avec elle, les faits ont peu d’importance. Seule la cause a de la valeur. Il existe un cadre vestimentaire et linguistique qui balisent la conduite des parlementaires depuis le tout début de la constitution des assemblées? Quelle est l’importance, je suis Catherine et Catherine s’habille ainsi. Il existe un cadre de discussion démocratique parlementaire qui se déroule au sein d’un établissement qu’on appelle le parlement? Rien à «cirer», notre action se fera d’abord et avant tout dans la rue. En fait, Mme Dorion a un message à passer et c’est tout ce qui compte. L’important devenant ainsi la pensée, le message, la cause et l’émotion qui s’y rattache. À quoi bon se contraindre à la réalité des cadres? Ces balises rigides qui jouent le rôle du «rabat-joie» devant toutes les possibilités qu’offre le monde des idées et de l’imaginaire.

Cette propension à prioriser les idées est bien connue grâce aux travaux de Piaget, chercheur théoricien en intelligence humaine. Entre 12 et 18 ans, les adolescents adhèrent à la pensée formelle, cette nouvelle structure de raisonnement qui permet aux adolescents de comprendre la réalité à partir d’hypothèses, ce qui les amène souvent à prioriser les idées au détriment des faits. Or, devant une situation dissonante, les adolescents ont tendance à remettre en question non pas leurs pensées, mais bien les faits. Par exemple Mme Dorion qui traite (en entrevue radio) de «petites madames» les femmes qui ne s’habillent pas comme elle, aura tendance à expliquer que ses propos ne témoignent pas de mépris avec ces femmes mais de simple affirmation de son individualité. Mon intention (l’idée) étant d’affirmer mon individualité par mon style vestimentaire, l’effet méprisant ressenti par toutes les femmes qui s’habillent différemment (les faits) n’a pas d’importance ou n’existe tout simplement pas.

Les limites de Québec solidaire

À l’âge adulte toutefois, la pensée formelle constitue un certain risque de mésadaptation car elle prédispose à ne se centrer que sur notre propre point de vue (égocentrique) sans être capable de tenir compte du point de vue des autres. Les politiciens qui ont une tenue vestimentaire dans le respect des traditions parlementaires, qui parlent dans un langage soigné sans blasphémer et qui considèrent que les débats démocratiques à l’Assemblée nationale doivent être priorisés aux manifestations dans la rue, ont également raison et méritent le respect.

Un autre problème associé à la pensée adolescente est qu’elle prédispose à la radicalisation. Radicalisation des propos, langage clivé sans nuance, rejet rapide de tout ce qui est différent de soi. Bref, il est facile d’adopter un raisonnement polarisé (tout est soit bien ou mal) lorsque notre seul point de référence est l’imaginaire et qu’on ne tient pas compte de la réalité. En fait, tenir compte des cadres permet d’évoluer dans un raisonnement plus centré, moins extrême. Respecter les autres permet de recentrer sa pensée et de la rendre plus adaptée, plus mature, plus sage.

Il est normal que cette «pensée de tous les possibles» s’observe chez certains adultes comme Mme Dorion. Toutefois, Québec solidaire ne doit pas s’attendre à ce que l’ensemble de la société québécoise adopte sans réserve cet imaginaire libre de toute contrainte. Nous sommes tous en accord avec la gratuité scolaire, les transports publics à moitié prix, les mesures sociales anti-pauvreté, mais nous savons (une fois adulte) que cela a un coût. Que cela n’en déplaise à notre volonté, nos valeurs et notre imaginaire, nous devons tenir compte de cette réalité. Et surtout de ne pas déprécier ceux qui ont déjà cette sagesse.

Frankie Bernèche

Professeur de psychologie

Saint-Mathieu du Parc