L’auteur de cette lettre, qui est médecin, expose sa vision du système de santé dans lequel il évolue comme directeur d’un Groupe de médecine familiale.

Promesses électorales en santé: roman-savon et science-fiction

L’auteur, Dr Frédéric Picotte, est un médecin de famille qui pratique à Shawinigan. Il est également professeur adjoint de clinique au Département de médecine de famille et médecine d’urgence de l’Université de Montréal.

Selon la boussole électorale de Radio-Canada, il semble que la santé soit encore le principal enjeu électoral en 2018. Pourtant, lorsque j’écoute et que je lis les promesses électorales des différents partis, en santé, je suis bouche bée devant l’absence de propositions sensées.

Je ne peux pas parler du système de santé en entier. Trop complexe. Je peux toutefois parler de clinique médicale, puisque je suis le directeur d’un GMF (groupe de médecine familiale).

Depuis M. Barrette, on a demandé aux médecins de famille de rendre des comptes. Il fallait inscrire plus de patients, sans toutefois allonger les délais des rendez-vous… C’était la loi 20. Dans ma clinique, je n’avais malheureusement pas la chance d’avoir un «médecin paresseux», à temps partiel et déviant, sur qui «sévir». Tous les médecins de ma clinique travaillaient déjà à temps plein. Ils faisaient déjà des soirs et des fins de semaine, et 60 % de leur temps était passé à l’hôpital voisin, nécessité régionale oblige.

Depuis trois ans, trois médecins ont quitté, dont un pour le privé, un départ directement lié aux menaces du M. Barrette. Les médecins restants se sont donc retroussé les manches et se sont partagé ses patients devenus orphelins. Malgré ces efforts, ce n’est pas le sentiment de réussite que je peux lire sur le visage des médecins, des infirmières et des secrétaires de notre équipe. Quand j’arrive dans la salle de repos, il n’est pas rare que je remarque des traits tirés, parfois des yeux humides.

Un médecin m’a dit lorsque je lui ai demandé de l’aide pour faire davantage de sans rendez-vous: «Honnêtement, c’est impossible pour moi de travailler plus. On peut juste tenter de voir plus de patients en moins de temps… je ne vois pas quoi faire sinon.» On entend souvent que les médecins sont à la «carte-soleil», aux cinq minutes. Ce n’est pas le cas chez nous. Pour arriver aux cibles, on pourrait simplement dire aux patients qui sont habitués d’être écoutés, que la durée du rendez-vous sera réduite, pour permettre de prendre en charge de nouveaux patients. Qui veut cela? Pas nous.

Le gouvernement du PLQ nous blâme: «C’est pas assez». On nous demande une prise en charge de 90 %, un taux d’assiduité de 95 %. Bravo! De beaux chiffres démagogiques... alors qu’on sait que si on vidait tous les guichets de patients orphelins, les GAMF du Québec, le taux de prise en charge serait alors de 85 %... Pourquoi promettre un médecin de famille à ceux qui n’en veulent même pas? Il faudrait donc voir massivement des centaines de nouveaux patients, tout en absorbant les patients des médecins sur le point de prendre leur retraite… Croyez-vous que vous aurez alors un rendez-vous rapide avec votre médecin? Drôle de vision du PLQ!

Et la CAQ… ouf! Promettre à tous les Québécois l’accès à un médecin ou une infirmière praticienne spécialisée (IPSPL) en 36 heures! Ce n’est pas en changeant le salaire des médecins pour les payer au nombre de patients inscrits que M. Legault va créer magiquement de l’espace pour tous les gens qui veulent être vus le lendemain. Quels sont les moyens pour y arriver? Nos infirmières en GMF travaillent déjà au bouchon, tout comme nos IPSPL. On fait déjà du travail d’équipe chez nous; ce n’est pas en changeant la rémunération des médecins qu’on va du coup libérer du temps infirmier, surtout devant l’actuelle pénurie. L’autre promesse: temps d’attente maximum de 90 minutes avant de voir un médecin à l’urgence.

Je fais de l’urgence depuis huit ans. Dès que l’attente baisse un peu chez nous, un phénomène de patients migratoires qui arrivent de la ville voisine apparaît. Même ceux qui ont un médecin accessible choisissent alors l’urgence, par convenance ou pour la croyance d’examens plus rapides. Permettez-moi d’être sceptique, M. Legault… Il y a dans les propositions de la CAQ les mêmes contradictions que dans celles des libéraux… mais un flou plus grand encore.

Accès rapide priorisé versus prise en charge de nouveaux patients massifs, il vous faudra choisir, chers politiciens. Personnellement, comme le taux de prise charge avoisine les 88 % dans notre région, je favorisais la valeur de l’accès rapide. Et peut-être de créer parallèlement un système pour un accès rapide chez les patients qui sont orphelins, en dehors de l’urgence, lorsqu’ils en ont besoin.

Les GMF-R ne répondent pas à ce besoin, car ils ne protègent pas l’accès aux patients orphelins et le volume de médecins en région n’est pas assez important pour combler tous les quarts. Un médecin de famille pour tout le monde est un bel idéal. Un médecin tout court accessible rapidement est une nécessité.

Je sais que les équipes médicales ont déjà fourni de gros efforts dans le dernier mandat, chiffres à l’appui. Tous les partis politiques actuels, avec leurs promesses électorales farfelues en santé, ont le compas «dans le cerveau». Pauvres électeurs qui seront encore déçus dans quatre ans. Les politiciens peuvent menacer les médecins de famille, couper leur salaire de 30 % ou plus. Les retraites des médecins baby-boomers vont exploser… le nombre de patients orphelins va du coup grandir… La génération Y, très sensible à une vie équilibrée, fera son deuil et choisira de prioriser leur vie de famille qui leur manque beaucoup depuis quatre ans. Vous aurez droit, chers politiciens, au système de santé que vous avez choisi: rigide, ligne de montage, démotivé, malade.