L’auteur de cette lettre a apprécié la prise de parole de Catherine Dorion qui ajoutait de la poésie à son message.

Poésie électorale

Le Québec moderne a été construit par celles et ceux qui savaient manier l’art du discours et jouer avec les mots afin de décrire l’état naissant d’une pensée collective, d’un devenir meilleur. Leur verbe et leur verve se faisaient l’emblème d’une idée, d’un rêve et d’une vision. Leur langue transportait un peuple, autant par le truchement de phrases-chocs et étouffantes, comme celles de Trudeau père qui s’écriait haut et fort «finies les folies», que par l’entremise de paroles revendicatrices, comme celles de Bourgault qui exprimaient à voix haute le désir du décloisonnement où «la sécurité, l’égalité et la respectabilité» étaient de mise.

Le Québec a bien changé, me dira-t-on. Malgré ces changements, une vérité demeure: la politique a besoin de poésie. Les idées doivent être portées par la forme.

Aujourd’hui, en saison de campagne électorale, les spectres de Louis Fréchette et de Gérald Godin reviennent, malheureusement, trop peu nous hanter.

Plus tôt cette semaine, un hyperlien m’attendait dans ma boîte courriel. Lorsque je l’ouvris, Catherine Dorion, femme de lettres et de théâtre et candidate dans la circonscription de Taschereau, apparut sur mon écran. Elle prononçait un discours, feuille à la main. Dans la vidéo, on n’y voit aucun artifice, aucune sollicitation numérique, seulement une femme, un micro, une feuille, une voix.

Le dépouillement de cette prise de parole ne me prédisposait pas à être transporté par ses mots ni même par sa rhétorique. Pourtant, je l’étais. Dorion implorait la foule de reprendre son souffle et de s’accorder du «temps pour recréer notre culture ensemble». Elle implorait la foule de «mettre ses tripes sur la table pour notre épicerie zéro déchet, pour notre centre d’art, pour notre microbrasserie indépendante, pour notre librairie indépendante». Par-dessus tout, elle implorait la foule de «créer de nouvelles formes d’appartenances» à la vie collective à une «époque qui a été celle de la déconstruction de toutes les formes d’appartenance qui n’était pas basée sur le travail et la consommation».

Dorion parvenait littéralement à tisser avec son auditoire un bout de rêve, un rêve contenu dans une simple poignée de mots pleine de nuances et de figures de style, un discours livré au rythme des pauses et des silences.

Pourquoi Dorion arrivait-elle à m’élargir, à me faire sentir plus vivant, plus impliqué, plus citoyen? Comment réussissait-elle à me ramener à mon intérieur, à mon humanité la plus profonde? Depuis le début de la campagne, ni Jean-François Lisée, ni Manon Massé, ni François Legault, ni Philippe Couillard, ni aucun des chefs des autres partis ne sont parvenus à me faire ressentir ce type d’émotions.

La réponse tient en un mot: poésie.

Lorsque questionné sur les liens entre politique et poésie en 1980, dans un texte paru dans Le Devoir, Gérald Godin a déclaré: «La question n’est pas de savoir ce que les poètes font en politique, mais bien plutôt ce que la politique fait aux poètes.»

Souhaitons-nous que la politique puisse se rendre aux poètes. Souhaitons-nous que la poésie puisse percer les sphères de la rhétorique du pouvoir.

«La coupure qui ouvre l’espace de la fiction ne nous éloigne pas du réel, elle fraye une voie d’accès à l’agir dans le monde», dit la philosophe de politique Myriam Revault d’Allones.

Créons cette brèche entre le réel et la fiction. Repoétisons la politique. Élevons-nous pour mieux revenir à ce que nous sommes: des humains qui rêvent d’un monde meilleur.

Félix-Antoine Désilets-Rousseau

Professeur de littérature au collégial

Trois-Rivières