Selon l’auteur de ce texte, le Réno-Dépôt de Trois-Rivières inauguré quelques semaines après la fameuse transaction de l’été 2016 n’a pratiquement jamais dégagé un sou noir de profit mensuel, trente-six fois d’affilée depuis son ouverture.

Parlons de quincailleries... et de Rona

OPINIONS / L’auteur, Richard Darveau, est président et chef de la direction de l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction (AQMAT).

À la grandeur du pays, mercredi, on a appris la fermeture de 26 RONA, six magasins Lowe’s et deux Réno-Dépôt pour le 31 janvier ou le 19 février 2020. Tous jugés sous-performants, incluant les points de vente au Québec.

Folle journée quand un événement survient chez RONA. Les journalistes se mettent à rechercher les victimes et leurs bourreaux, comme si l’histoire était en noir et blanc, sans demi-teintes, d’où pointeraient des fautes partagées. Des clients autoproclamés justiciers saturent les ondes et les pages Facebook pour y lancer des énormités, du genre «Jamais plus je n’irai dans un RONA».

Et pourtant, les fermetures de magasins frappent tous les secteurs du commerce de détail, celui de la quincaillerie n’y échappe pas. Aux États-Unis, on prévoit deux fois plus de fermetures de commerces dans l’année à venir que pour les douze mois qui viennent de s’écouler. Donc, le scénario de rationalisation des points de vente se répétera. Hélas.

La consommation de biens est en pleine mutation technologique et la génération millénaire aux habitudes de vie différentes ne viendra pas ralentir le phénomène. À cela s’ajoute une dimension financière: bulle d’évaluation foncière, frais de loyer, coût des matières premières envoyé sur les épaules des marchands pas toujours capables de les refiler au suivant, rien pour motiver un propriétaire-marchand de continuer son aventure.

Et lorsque l’avenir du commerce est dans les mains de dirigeants exposés parce que leurs trimestres financiers sont publics et que toute baisse de rendement est rejetée par les actionnaires, la mèche entre garder un commerce moribond ouvert ou le faire mourir se montre plus courte.

Les emplois en otage, les contrats de fournisseurs, même l’impact réputationnel ne pèseront jamais autant que le rendement financier, d’autant que dans le cas qui nous occupe, les actionnaires sont loin, quelque part en Caroline du Nord.

On ne peut réviser l’histoire aussi facilement que certains déboulonnent des statues. Alors, contentons-nous de rappeler quelques faits.

Il y a trois ans, Lowe’s a acheté une mariée très maquillée par l’équipe de Robert Sawyer. Des acquisitions à répétition avaient été réalisées dans les mois précédents afin de noyer le poids relatif de ces Gaulois que sont les marchands RONA dans un amalgame de pieds carrés où le corporatif occupait le gros de la surface offerte à ces Américains, plus habitués à opérer avec des gérants dociles qu’aux côtés d’entrepreneurs propriétaires de leurs commerces. L’idée de composer avec des affiliés paraissait alors jouable.

À beau mentir qui vient de près, serais-je porté à dire. La Caisse de dépôt et placement du Québec avec Investissement Québec et tout le gouvernement assis sur la banquette arrière ont réussi un solide «pitch de vente». Ce n’est qu’aujourd’hui, en fait depuis un an, que le QG de Lowe’s se rend compte de ce qu’il a vraiment acheté et du prix payé.

Prenons un seul cas en exemple: le Réno-Dépôt de Trois-Rivières. Inaugurée quelques semaines après la fameuse transaction de l’été 2016, cette grande surface, décidée par l’administration de transit et non par la direction de Lowe’s Canada, n’a pratiquement jamais dégagé un sou noir de profit mensuel, trente-six fois d’affilée depuis son ouverture. Tout le monde sait cela, le stationnement ne ment pas de toute façon.

Appelons donc un chat, un chat: aucun gestionnaire, qu’il soit de Boucherville PQ ou de Mooresville USA n’aurait gardé ouvert un tel commerce déficitaire à répétition.

Quand on regarde à la loupe la liste des 34 magasins qui ferment, on constate que peu ou pas sont issus de l’ADN de RONA. Il s’agit de magasins construits ou acquis juste avant ou dans la foulée de la transaction. Presque aucun de ces commerces n’est issu de la grande tradition des quincailleries indépendantes transférées de père en fils ou en filles.

Si la transaction a rapporté un coup d’argent remarquable pour le bas de laine des Québécois, il convient de qualifier l’acquisition de dispendieuse pour Lowe’s qui en subit l’hypothèque aujourd’hui.

La direction intérimaire chez Lowe’s Canada soutient que les marques RONA et Réno-Dépôt sont là pour rester aux côtés et non à la place des magasins appelés Lowe’s. On veut la croire. Remarquez, aucun mot sur la marque Ace ni sur les cinq Dick’s Lumber de l’Ouest canadien qui n’ont peut-être pas été l’objet d’un audit encore.

Sauf qu’il faudra au plus vite qu’un pilote prenne les commandes de la filiale canadienne. Sylvain Prud’homme affirme avoir quitté pour la retraite, mais si cela s’était avéré, une entreprise de trempe boursière aurait activé son plan de relève prévu à sa politique de gouvernance. Le fait que presque deux mois plus tard, l’entreprise reste sans PDG est symptomatique d’un départ précipité de l’ancien numéro un.

Dans l’intermède, il y a une crise de leadership qui se fait sentir notamment au niveau du contrôle de l’information.

C’est contrariant de toujours apprendre les décisions de gestion par des journalistes vraisemblablement alimentés par des fuites à l’intérieur de la corporation. On ne sait alors plus ce qui est fondé ou non quand les sources sont des rumeurs parce qu’on ne connait pas la motivation de ceux qui les propagent. Cela est une conséquence directe d’un vacuum à la plus haute marche de l’entreprise.

En conséquence, il n’est pas du tout sûr que le nom de RONA demeurera dans le peloton de tête des brandings les plus aimés des Québécois. En tout cas, une analyse de Infopresse porte à croire que beaucoup de dollars devront être investis pour réparer la situation.

Vous remarquerez que je n’ai dit mot sur le sort des travailleurs remerciés ni sur les fournisseurs.

À vrai dire, ce ne sont pas les emplois qui m’inquiètent, car avec la pénurie de main-d’œuvre, les quelque 500 personnes touchées par la douzaine de fermetures au Québec trouveront où travailler rapidement, plusieurs au sein même de la famille Lowe’s qui comprend des centaines de magasins affiliés généralement en manque d’effectifs. L’AQMAT fera d’ailleurs connaître à toute la communauté d’affaires les profils disponibles.

Quant à l’offre de produits, les consommateurs ne s’évanouissent pas du paysage parce que des quincailleries ferment: ils vont juste acheter ailleurs, chez d’autres enseignes.

Donc, impact zéro sur les fournisseurs québécois, canadiens ou étrangers? Oui et non.

La direction intérimaire assure que le nombre et la variété des fournisseurs ne sont pas remis en question. Soit. Je crois cependant que la quantité de gammes de produits devra, elle, être rationalisée.

L’entreprise doit faire l’examen minutieux des modèles qui se vendent bien et des tendances. Baisser les inventaires invendus doit devenir une mission. Il s’en suivra une simplification de toute la chaîne logistique. Ceci évitera de donner l’impression que les RONA sont en solde étiquette rouge trop souvent.

Bref, le modèle d’affaires des RONA, de toutes les quincailleries comme des autres commerces traditionnels est à revisiter en profondeur. C’est un message fort que vient de nous envoyer le marché aujourd’hui.