Selon les auteurs de cette lettre, les gouvernements devraient mettre l’accent sur les soins à domicile pour soigner les personnes âgées plutôt que sur la construction d’autres structures qui les sortent de leur environnement.
Selon les auteurs de cette lettre, les gouvernements devraient mettre l’accent sur les soins à domicile pour soigner les personnes âgées plutôt que sur la construction d’autres structures qui les sortent de leur environnement.

Pandémie et soins de santé à domicile: la seule solution à long terme

Carrefour des lecteurs
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Le Nouvelliste
OPINIONS / On peut comprendre, avec cette pandémie, que le gouvernement Legault essaie de répondre à une situation qui semble de plus en plus incontrôlable, en particulier à Montréal. Par exemple, dans les 44 CHSLD privés et publics les plus touchés de cette région, on compte plus de la moitié des résidents qui ont contracté le virus. 

Expliquant en bonne partie pourquoi la situation au Québec au 10 juin était la pire au Canada avec 55 % des personnes infectées et 63 % de celles décédées. Toutefois, il semble que trop peu de personnes de l’entourage de notre premier ministre analysent les politiques des dernières décennies qui y ont favorisé cette concentration des personnes âgées et, encore moins, qui réfléchissent sur la politique de long terme à promouvoir pour ne pas recommencer cette crise plus tard.

Ces chiffres démontrent aussi que le Québec a trois fois plus de personnes âgées dans ces résidences que dans les autres provinces. Situation qui a débuté dans les années 1960 quand ceux-ci ont dû délaisser leur logement avec la réduction des divers services à domicile, y compris les médecins avec, en contrepartie, l’institutionnalisation croissante des soins en santé dans les hôpitaux. Évolution s’expliquant aussi par les développements thérapeutiques ainsi que la concentration des actes médicaux faisant en sorte que pour plusieurs maladies, notamment celles cardiaques et respiratoires, on a réduit la mortalité, mais créé de ce fait le besoin d’assurer le suivi régulier de ces conditions. Or, force est de constater que les ressources sont concentrées dans les milieux hospitaliers au détriment des soins communautaires. Et ce, sans compter l’allongement de l’espérance de vie et l’augmentation de l’incidence des maladies chroniques et neurocognitives dégénératives.

Or, la solution passe nécessairement par un retour à la médecine à domicile d’avant ces années, mais modernisée, lequel devrait être intégré aux soins de première ligne dans la communauté et non en extension de l’hôpital. Système reposant sur une équipe interdisciplinaire de soutien et de soins composé d’aides aux malades, d’infirmières, de professionnels tels que des physiothérapeutes, des travailleurs sociaux, des médecins et des spécialistes, le tout coordonné par une infirmière-praticienne capable de procéder aux ajustements cliniques requis. Système permettant de maintenir les personnes âgées le plus longtemps possible dans leur milieu, tout en assurant des soins de transition pour ceux ayant dû être hospitalisés pour une exacerbation de leur état. Système soutenu par plus d’une centaine d’études réalisées dans le monde depuis plus de trente ans, qui ont démontré l’efficacité de ce type de suivi sur le prolongement de l’autonomie à la maison, le contrôle des maladies chroniques, la réduction des réhospitalisations, ainsi que l’amélioration des indices de santé et de la qualité de vie. Système prôné systématiquement par l’OCDE, comme le rappelle le rapport de 2017 intitulé: «Les infirmières et leur rôle avancé dans les premiers soins. Politiques pour leur développement».

Ce système est la seule bonne réponse à cette pandémie et, en même temps, à la question des files d’attente aux urgences, pour au moins six raisons. La première, en lien avec la pandémie, est d’isoler en quelque sorte les personnes âgées plus ou moins autonomes dans leur domicile, tout en recevant le soutien de leurs proches, complété par l’équipe soignante observant les mesures de protection nécessaires. La seconde est de situer une bonne partie des problèmes de santé dans leur contexte. Ce qui permet de tenir compte beaucoup plus finement de l’évolution à court et à long terme de ces problèmes, bien au-delà d’un dossier médical faisant fi des autres aspects, tels que la gestion des symptômes, la qualité de vie, l’hygiène personnelle et de l’habitat, les habitudes de vie, de façon à agir avec une vision globale. La troisième favorise l’effort personnel et ainsi une responsabilisation des patients et de leurs proches du fait de se retrouver dans leur milieu, appuyés par les soignants. Quatrièmement, ce système de soins de santé à domicile coûte moins cher que l’hospitalisation ou l’institutionnalisation en CHSLD. Comme nous l’avions déjà démontré dans un rapport de 1990 intitulé « Vieillissement de la population et coûts de la santé au Québec en 2001 », suivi du rapport Clair de 2001 sur Les services de santé et les services sociaux, ou encore de celui de l’IRIST de 1917 intitulé L’armée manquante au Québec: Les services à domicile. Cinquièmement, cette question de l’urgence qui n’en finit pas de demander des heures et des heures (comparativement aux 3 heures dans plusieurs pays européens). Il faut sortir de la « tyrannie de l’urgence » pour les personnes âgées ou souffrant de maladies chroniques qui devraient être soignées ailleurs que dans les corridors. Sixièmement, un tel système souple, avec des équipes multidisciplinaires pour s’adapter à chaque milieu, permettrait de s’occuper aussi des populations vulnérables pour lesquelles la morbidité est la plus élevée.

Bref, ce n’est pas en rachetant et en perpétuant les CHSLD avec des constructions plus modernes, pour ainsi continuer à concentrer les personnes dans un même lieu, que l’on apprendra à prendre véritablement soin des patients et qu’on améliorera la santé de la population, y compris dans des temps cruciaux comme cette pandémie. Mais pour cela, il faudra du courage et de la constance pour changer les choses alors qu’il semble que ce ne soit pas le cas avec les dernières interventions du gouvernement du 3 juin dernier.

Pierre-André Julien, professeur émérite en économie des PME

Odette Doyon, Professeure émérite en Sciences infirmières