Les consignes des autorités publiques de fermer pratiquement complètement les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration et des institutions ont entraîné un déclin majeur de la demande en produits laitiers de ces secteurs.
Les consignes des autorités publiques de fermer pratiquement complètement les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration et des institutions ont entraîné un déclin majeur de la demande en produits laitiers de ces secteurs.

Opportunisme et paresse intellectuelle!

OPINIONS / L’auteur, Daniel Gobeil, est propriétaire de la Ferme du Fjord inc. et occupe le poste de premier vice-président des Producteurs de lait du Québec. Il réagit ici au texte de Sylvain Charlebois intitulé «Jeter du lait au Canada devrait être illégal», publié le 8 avril.

À la suite des nombreuses entrevues que vous avez accordées cette semaine en cette période de pandémie mondiale, je me dois de rectifier les opinions simplistes et souvent erronées que vous répandez partout au Canada sur le dos de ma profession. Celle d’un producteur de lait très fier en ce moment de contribuer à la sécurité alimentaire de ses concitoyens.

Il est vraiment malhonnête intellectuellement pour un universitaire comme vous de profiter de cette épreuve mondiale pour associer la gestion de l’offre au gaspillage alimentaire. Vous le savez très bien, nous produisons, depuis l’instauration de ce modèle par le gouvernement fédéral, tout le lait nécessaire pour répondre aux besoins des Canadiens en produits laitiers. Les consignes des autorités publiques de fermer pratiquement complètement les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration et des institutions ont entraîné un déclin majeur de la demande en produits laitiers de ces secteurs. Ces acheteurs représentent près de 35 % du marché des produits laitiers. Cette chute drastique s’est matérialisée en à peine deux semaines. Bien des entrepreneurs confrontés à un tel effondrement de la demande et qui ne travaillent pas avec des animaux auraient fait de nombreuses mises à pied. C’est d’ailleurs ce que l’on observe dans l’ensemble de la société présentement.

De plus, l’ajout de précautions sanitaires pour les travailleurs et le respect des plus hauts standards de salubrité dans notre industrie sont des éléments qui contribuent au ralentissement de la chaîne d’approvisionnement, mais qui sont essentiels en ce moment. Vous nous comparez aux producteurs américains et européens qui ne bénéficient pas d’un système comme le nôtre et qui jettent eux aussi du lait. Vos restrictions mentales habituelles évitent toutefois de mentionner qu’à la place de tarifs, ils bénéficient de subventions internes importantes, qui leur permettent de soutenir des prix très bas, limitant ainsi l’entrée des produits venant d’autres pays. De plus, sans gestion de l’offre, ils n’ont pas les mêmes outils collectifs que nous pour corriger le niveau de production. Est-ce réellement un modèle à envier? Les producteurs de lait de partout au Canada ont pris des mesures draconiennes le 1er avril 2020 afin de diminuer la production et ainsi réduire les pertes. Vos estimations et vos liens simplistes, basés sur des sources non scientifiques comme Facebook et Twitter, manquent nettement de rigueur pour un tel débat!

Par ailleurs, quand vous mentionnez que la filière ne possède aucune capacité d’entreposage afin de répondre à cette crise, vous démontrez une fois de plus à quel point vous émettez des opinons sans connaître vraiment le sujet que vous commentez. Depuis toujours, la Commission canadienne du lait administre un important programme de stockage de beurre afin d’équilibrer l’offre et la demande dans le temps et dans la géographie canadienne. Ces stocks varient entre 20 000 tonnes et 45 000 tonnes, selon la production et la saisonnalité de la demande. Les transformateurs disposent également d’importants stocks de fromages, entre 100 000 et 110 000 tonnes, afin également de minimiser les impacts pour leurs fidèles clients. En cette période historique, nous travaillons de concert avec la filière afin d’améliorer encore ces programmes et possiblement les élargir à d’autres produits, comme le lait concentré ou la crème glacée, par exemple.

Mais la pire de vos allégations est que le lait jeté n’a aucun impact sur les revenus des producteurs. C’est faux! En situation normale, les producteurs vendent leur lait chaque jour à des transformateurs qui répondent à la demande de produits comme le lait, la crème, le yogourt, les fromages, le beurre et les poudres de lait écrémé. La somme de ces ventes, c’est ce qui donne ma paye chaque mois selon ma production. Quand on dispose de 5 % du lait, mes revenus diminuent de 5 % également. Ces pertes vont souvent directement réduire le bénéfice net de mon entreprise, car nous devons toujours prendre soin de nos animaux pendant cette pandémie. Les charges fixes et variables restent aussi les mêmes en ce moment. Les défis seront grands pour toute la population au cours des prochains mois et les producteurs laitiers ne seront pas en reste. Le système des quotas, que vous mentionnez comme source de revenus, est en vérité un mécanisme de stabilisation de l’approvisionnement et donc des revenus qui limite la volatilité. Aucun système de régulation économique, pas plus que le libre marché pur que vous chérissez tant, n’est conçu pour faire face sans difficulté à une crise sans précédent comme celle que nous traversons. Vous semblez faire partie de ceux qui ne la voient pas.

Pour terminer, sachez que les producteurs laitiers sont très fiers en ce moment d’être un service essentiel et de répondre aux défis de nourrir le Québec. Notre leadership, avec les différents acteurs de la filière et les gouvernements, est en action quotidiennement pour faire face à la situation et surtout se préparer à être toujours là après la crise. Restons forts et unis!