Nous n’allons pas nous taire

Monsieur le Recteur, lorsque vous êtes entré en fonction, vous avez fait une tournée des départements de l’Université. C’était très bien vu. C’était un geste qui nous faisait croire que vous étiez à l’écoute, que nous partagions une mission commune. Vous affirmiez alors vouloir parler de solutions, et non de problèmes. À ce moment, je ne me doutais pas à quel point vous étiez habile à instrumentaliser vos actions pour vos propres fins. J’imagine que c’est pour ça, lors de cette tournée, que vous avez qualifié notre département de «vache à lait». Je n’avais pas réalisé à quel point ces mots étaient révélateurs de votre vision de l’Université, et je ne me doutais pas où cette vision allait nous mener. Aujourd’hui, je ne peux que constater comment les méthodes préconisées par la direction contre ses professeurs dans les dernières semaines sont cohérentes avec cette vision.

Depuis le lock-out, vos différentes actions m’ont fait sentir méprisé. J’ai vu dans vos remerciements lors de la collation des grades des excuses creuses, voire une politisation de cet événement, devant pourtant célébrer nos étudiants. Si vous avez utilisé cette occasion si importante pour les étudiants et leurs proches comme stratégie, cela ne fait que démontrer, une fois de plus, que la fin justifie les moyens, peu importe les conséquences.

Si j’ai raison, je constate que vous utilisez des méthodes malheureusement trop répandues. Des tactiques empruntées du néolibéralisme qui guident, trop souvent, les actions politiques, au Québec comme ailleurs. Le lock-out de l’Université, et le ton des négociations actuelles, ne font que confirmer mon impression.

Pis encore, pour mener à terme son agenda, le néolibéralisme ne doit pas seulement négliger les individus au profit des chiffres, il doit aussi se munir d’outils d’intimidation permettant d’instaurer la peur et créer la division. Le lock-out est l’un de ces instruments, ou plutôt une arme, dont la seule évocation fait peur, avec raison. Mais bien que le lock-out soit ici-même, au Québec, une arme légale, sa moralité est, pour maintes raisons, difficile à défendre. Ce n’est pas pour rien que le lock-out est illégal dans de nombreux pays et qu’il serait inconcevable de l’évoquer pour les universités, même dans la majorité des pays où il est légal.

N’en reste que le lock-out est légal. On doit en prendre acte. Il faut cependant savoir reconnaître la responsabilité qui l’accompagne, si on veut enfin enrayer l’intimidation et le harcèlement dans toutes les sphères de nos vies. L’utilisation du lock-out dans le contexte actuel des négociations, de surcroît dans le monde de l’éducation, m’apparaît démontrer que plusieurs règles morales peuvent facilement être violées. Une démonstration qu’il est possible, pour un employeur, de tirer sur ses employés, sans préavis, et sans raison valable. C’est ce que vous avez fait, en sous-estimant visiblement les innombrables répercussions. Répercussions que vous continuez de nier, les qualifiant de minimes.

Tout cela était déjà très grave. Mais cela ne semble pas vous avoir empêché d’aller plus loin. Vous avez agi dans l’illégalité (tel que confirmé par le Tribunal administratif du travail dans son jugement). Vous avez fait fi des demandes d’une ministre pourtant estimée, l’outrepassant afin d’interpeller directement le premier ministre pour brandir une soi-disant loi spéciale (jamais corroborée et raisonnablement infirmée depuis). C’est sous la menace de cette soi-disant loi spéciale que vous avez déposé une offre globale et finale pour tenter de couper court une fois de plus à la négociation. Sans entrer dans les détails de cette nouvelle offre, clairement offensante pour 87 % des professeurs, je veux simplement porter à l’attention générale une clause exigeant l’abandon par le syndicat de tout grief ou plainte portée à l’endroit de la direction ces dernières années. Aviez-vous donc tant de choses à vous reprocher, depuis toutes ces années? Était-ce une nouvelle tentative de vous dérober à la responsabilité de vos actes?

Les récentes dérives observées lors du conflit à l’UQTR démontrent clairement les limites (et dangers) du système actuel. Heureusement, et contrairement à vos attentes probables, nous en sortons ni affaiblis, ni apeurés, ni intimidés. Au contraire, un vent se lève. Un mouvement sans précédent qui va bien au-delà de l’UQTR et de la présente négociation. Les professeurs sont plus unis que jamais. Nous continuerons à nous exprimer, comme nous l’avons fait depuis le début, avec cette liberté de parole si importante pour nous, cette liberté de parole guidée par la sensibilité et la rigueur critique, cadrée par le respect et le devoir d’écoute. Parce que c’est seulement en nommant les enjeux importants et en débattant de manière constructive, qu’on peut espérer en venir à des solutions concrètes et réelles, ensemble. Nous sommes forts, compétents, réfléchis, et nous tenons à la mission universitaire, que nous portons et défendons avec passion. J’espère que vous le constaterez enfin.

Benoit Brisson

Prof de tout cœur

Département de psychologie