C’est lorsque deux nations s’opposent avec intensité qu’on peut mesurer combien elles existent.

Nos vieux habits

Dans son analyse de la crise de la conscription, quelque vingt ans après les événements, André Laurendeau, le célèbre intellectuel canadien-français qui allait coprésider la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (la Commission «Laurendeau-Dunton») à partir de 1963, portait le jugement suivant: «En somme, la crise de la conscription a mis en relief une fois de plus le fait que les Canadiens forment deux nations: ils en avaient témoigné avec autant d’unanimité lors de l’affaire Riel, puis à propos de certains problèmes scolaires, puis en 1917 à la première conscription. C’est lorsque deux nations s’opposent avec intensité qu’on peut mesurer combien elles existent. Imaginer que ces ‘‘affaires’’ ont été créées par des politiciens, c’est invoquer une explication superficielle: les politiciens utilisent, ils n’inventent pas des sentiments et des passions.»

L’auteur, Simon Couillard, est doctorant en études québécoises à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Or, un certain nombre de nos problèmes politiques tiennent justement au fait que nous ne prenons pas correctement la mesure de cette réalité sous-jacente, à savoir que le Canada anglais et le Québec (ou le Canada français) sont, l’un pour l’autre, aussi différents que la Pologne pour le Japon et vice-versa. Culture, langue, religion, journaux, revues, télévision, histoire… nous ne sommes pas les mêmes. Pourtant, il s’en trouve parmi nous pour adhérer à cette fiction (d’abord canadienne-anglaise) d’une identité canadienne dont nous serions une manifestation «régionale» parmi d’autres. Pour plusieurs, prétendre à davantage serait chauvin, négatif… nationaliste! Il s’en trouvera donc pour célébrer ce premier juillet une «confédération» que les hommes politiques et les intellectuels canadiens-français, ceux qui n’étaient pas corrompus, voyaient au mieux comme une façon de sortir de l’Union (1840) forcée et de reconquérir une certaine autonomie pour le Québec/Bas-Canada/Canada français, une confédération que Macdonald, qui ne désavoua pas les lois et règlements votés au Manitoba, en Ontario, au Nouveau-Brunswick ou à l’Île-du-Prince-Édouard visant à mettre un terme à la perpétuation d’une culture française et catholique au Canada, voyait au contraire comme un contretemps pour une plus grande union sociale. Vieille histoire, bien sûr, mais signe de malentendus bien actuels.

Le Canada, c’est notre pays réel, mais c’est, d’une autre façon, notre passé: «Terre de nos aïeux» (que veut-on du True North?). L’Ô Canada (commandité par la Société Saint-Jean-Baptiste et chanté pour la première fois le 24 juin 1880), la feuille d’érable (adoptée en 1834 par cette même société patriotique comme emblème – 90% de la production de sirop d’érable au Canada se fait au Québec) et notre nom: la Boréalie a revêtu nos habits! Pour paraphraser Jean Bouthillette dans Le Canadien français et son double, récemment réédité: notre nom s’est chargé de leur présence. Progressivement, le Canada anglais (réalité nationale indéniable) nous déloge de nous-mêmes: «Le pancanadianisme […] n’est donc pas une récupération de notre être mais un déracinement de la sensibilité canadienne-française. Avec le Moi, c’est la culture qui se décolle du terreau collectif et devient tour d’ivoire, richesse de l’esprit cultivée pour elle-même, produit sans patrie et à l’usage de l’individu émancipé. La culture pancanadienne est une évasion hors de notre québécité: elle s’est délestée de cette solidarité qui fonde les cultures nationales […]. C’est ainsi que l’excellence s’insinue en nous comme la condition de notre existence». Voilà pourquoi on fêtera, ce premier juillet et avec Justin Trudeau, ce perpétuel greatest country in the world.