Nos lacs: c’est bien pire qu’on le croit!

OPINION / L’auteur, Pierre Bertrand, est résident de Saint-Mathieu-du-Parc.

Au cours des dernières semaines, comme chaque été, plusieurs plateformes médiatiques ont présenté l’état de santé de nos lacs, en particulier ceux situés dans le sud du Québec. Les données utilisées par les médias, bien qu’elles soient valides, ne présentent que partiellement le portrait de la santé de nos lacs.

C’est bien pire qu’on croit.

Cette situation résulte en partie de la stratégie d’échantillonnage préconisée par le ministère de l’Environnement et la lutte aux changements climatiques (MELCC). Ce dernier, en effet, possiblement pour des raisons logistiques (ressources humaines en laboratoires) et financières (le budget du MELCC décline depuis au moins une décennie), préconise généralement une seule station d’échantillonnage par lac inscrit à son programme de suivi des lacs. L’échantillonnage étant réalisé par des bénévoles.

Cette mécanique fonctionne généralement assez bien pourvu que les bénévoles respectent scrupuleusement le protocole d’échantillonnage, ce qui n’est pas automatique et qui peut introduire un biais dans les résultats obtenus, une situation que nous avons maintes fois constatée au cours des dernières années.

L’interprétation des résultats fournis par le MELCC dans les fiches envoyées aux associations de lacs demeure cependant le nerf de la guerre, et exige une connaissance fine des lacs et de leurs dynamiques physico-chimiques, connaissance que n’ont pas les fonctionnaires du MELCC, contraints qu’ils sont à demeurer dans leurs bureaux à Québec. L’acquisition d’une telle connaissance exigerait de la part du MELCC que d’importantes ressources professionnelles et financières y soient consacrées. Ce qui est très loin d’être le cas.

D’autre part il est aberrant de constater, malgré l’omniprésence de lacs, le peu de spécialistes de lacs qui sont formés au Québec. On peut compter sur les doigts de la main les experts qui possèdent une véritable expérience des lacs au-delà de la prise d’échantillons d’eau qui, quoiqu’importante, demeure une formalité. Comme le diable est dans les détails, c’est l’interprétation des résultats qui est le nerf de la guerre. Contrairement à la croyance populaire, on ne peut faire dire n’importe quoi à des données.

Ces lacunes font en sorte que les portraits de nos lacs, ceux utilisés dans les médias, sont plus ou moins représentatifs de leurs situations réelles. Pour tout dire, la situation est bien pire qu’elle n’y paraît.

Une aberration parmi d’autres, est le fait que très souvent ces portraits de lacs sont construits sur la base de données issues d’un ou deux sites d’échantillonnage, généralement un site par lac, localisé au centre de ceux-ci ou encore au-dessus de la partie la plus profonde. Or s’il y a un endroit où les conditions physico-chimiques d’un lac sont bonnes, c’est bien au centre de celui-ci.

En effet, pour le paramètre phosphore, à titre d’exemple, soit un des principaux paramètres faisant l’objet du suivi des lacs, les valeurs des concentrations peuvent varier du simple au double entre les valeurs obtenues au centre du lac et celles mesurées près des rives. C’est notamment le cas pour les valeurs de ce paramètre obtenues au lac à la Tortue (Mauricie). Ainsi le centre du lac présente un assez bon portrait, alors que c’est tout le contraire en rives. Mais ce sont les données provenant du centre du lac qui seront enregistrées dans la base de données du MELCC. Pourtant nous savons depuis belle lurette que les lacs se dégradent des rives, en premier, vers le centre par la suite.

Dans ce contexte, lorsque les données issues de l’échantillonnage des centres de nos lacs présentent de piètres résultats, il est évidemment trop tard. La qualité générale des eaux du lac aura alors atteint un point de non-retour.

D’autre part il est utile d’analyser les résultats obtenus pour un lac en fonction de son contexte géologique et de sa morphologie. L’origine géologique et la profondeur initiale d’un lac sont deux facteurs déterminants dans son évolution et son vieillissement prématuré. Un lac peu profond sur argile, comme c’est le cas pour le lac à la Tortue, n’a probablement jamais présenté les conditions d’un lac eutrophe (jeune). Il serait donc inutile et injuste de le comparer au lac des Piles, qui lui présente des conditions géologiques (roches cristallines) et morphologiques initiales avantageuses (profondeur), et qui expliquent la qualité exceptionnelle de ses eaux. C’est pour cette raison que les lacs peu profonds sont généralement les premiers à se dégrader. Leur espérance de vie est plus courte dès leur naissance. C’est le cas de la plupart des lacs de l’Abitibi et ceux localisés dans la plaine du Saint-Laurent.

Le MELCC ramasse depuis des années des données sur la qualité de l’eau de nos lacs et pourtant aucune stratégie nationale n’existe pour les protéger ou encore restaurer ceux qui sont en mauvais état. Bien plus, en ne permettant pas aux municipalités de développer les outils légaux qui leur permettraient d’établir un cadre réglementaire adéquat, les deux paliers supérieurs de gouvernement semblent vouloir s’en laver les mains.

Les lacs du Québec sont des éléments négligés de notre patrimoine écologique. Ils sont actuellement l’objet d’un engouement sans précédent, et sans la mise en place d’un encadrement adéquat (développements immobiliers, chalets locatifs, embarcations motorisées, etc.) nos lacs et la qualité de vie qui leur est associée se dégraderont d’année en année, et bien plus rapidement que ce que les données du MELCC suggèrent.

Il y a pourtant au Québec plus de 200 000 propriétaires de chalets. La valeur foncière de ces chalets atteint des milliards de dollars, et rapporte des centaines de millions de dollars en taxes municipales et scolaires, taxes qui augmentent au rythme effréné de l’accroissement d’une valeur foncière dopée par l’attrait grandissant des Québécois pour les chalets.

Il est grand temps de faire le point sur la situation de nos lacs et de définir les paramètres propices à des usages spécifiques et respectueux de leur environnement. C’est aussi une question d’équité pour les générations futures. Il n’est pas trop tard pour asseoir autour d’une même table les principaux acteurs impliqués (universitaires, professionnels et praticiens en limnologie, associations de lacs, municipalités et gouvernements du Québec et du Canada) pour établir un cadre de référence technique et légal afin d’assurer une réelle protection de nos lacs.

Nous avons sur notre territoire une richesse inestimable qui fait l’envie de biens des pays, mais nous la regardons se dégrader sans réagir. Il faut que ça cesse. Et vite!