Une fois les enfants retournés au lit pour le reste de la nuit, leurs parents s’installent sur un fauteuil et réfléchissent à la tradition vivante de fêter Noël en famille, cette tradition qui est comme un fil parfois enneigé, mais toujours solide, reliant les Québécoises et les Québécois de tous les temps.

Noël à l’épreuve de la laïcité

Dans une société laïcisée, qui ou quoi fête-t-on à Noël? La question ne se posait pas au temps de la chrétienté: pour tout le monde, c’était la naissance de Jésus à Bethléem. Aujourd’hui, elle se pose et aucune réponse ne fait consensus.

Pour ma part, afin d’y voir plus clair, j’ai demandé à mes amis de Facebook de me dire, en quelques mots, ce qu’est Noël pour la majorité des gens. Leur réponse la plus courante a été: c’est un rassemblement de familles où l’on donne des cadeaux aux enfants.

À mon avis, c’est le sens que, plus ou moins consciemment, le plus grand nombre des gens donnent à Noël. Beaucoup sont en désaccord avec cette signification qui maintient un lien avec un passé où tout le Québec fêtait l’Enfant Jésus. C’est pour eux inacceptable. Maintenant, à Noël, disent-ils, on gomme tout du passé et on recommence à zéro.

Je ne crois pas un mot de leur discours. Il est impensable que, dans leur inconscient, il ne reste rien d’une fête qui a enchanté tant de générations. On n’efface pas d’un coup de balai ce qui s’est ancré dans l’âme et le cœur d’un peuple pendant plusieurs décennies. 

La question qui se pose est donc de savoir quel lien il y a entre un Noël laïque et un Noël chrétien. Qu’est-ce que le premier retient du deuxième? Quelle part d’héritage accepte-t-il de lui?

Dans certaines familles, ce reste d’héritage est perverti. Ce n’est pas Dieu qui devient enfant, c’est l’enfant qui devient dieu. Ayant été l’enfant-roi toute l’année, il a besoin que Noël fasse une différence ascendante qui le promeut dieu. De fait, il règne en maître incontesté sur la maison: ses volontés sont sacrées, si arbitraires ou fantaisistes  soient-elles. Et c’est avec une insouciance joyeuse qu’il assiste aux «vicissitudes» du monde. Par exemple, surexcité, le chat renverse et brise un pot de fleurs en cristal; la chandelle agonisante verse quelques larmes sur le plancher; le chaos de sa chambre envahit le salon; l’arbre de Noël perd des boules et des guirlandes. Que lui importe, ça le fait sourire! 

Ce qu’on lui offre, ce ne sont pas des cadeaux, c’est un dû, un tribut dont il a fixé le prix. Encouragé par la publicité, il avait donné à ses parents la liste de ce qu’il voulait recevoir à Noël.

Se soumettant à la tyrannie de cadeaux dignes d’un dieu, les parents n’ont qu’un goût relatif de fêter, d’autant qu’ils ont dû faire des préparatifs souvent éreintants les jours précédents. Je connais des parents qui détestent Noël et qui craignent de moins aimer leur enfant.

Heureusement, ce qui reste de l’héritage du Noël de la chrétienté connaît un meilleur sort dans beaucoup de familles. La foi en un Dieu devenu enfant trouve un écho fidèle chez des parents qui deviennent des enfants alors qu’ils étaient, aux yeux des petits, des dieux tout-puissants.

Éric-Emmanuel Schmitt est un exemple emblématique de cette métamorphose. «Souvent, dit-il, les personnes qui passaient quelques heures en ma compagnie s’exclamaient que, malgré mon physiques dense, tout en épaules et en muscles, je suis un enfant. Je prends leur surprise pour le complément ultime.»

La fête de Noël consacre ce choix des parents de passer de dieux à enfants: transparents, simples, émotifs, émerveillés et, par-dessus tout, vulnérables, mais, en même temps, déterminés comme les enfants savent l’être quand ils veulent vraiment quelque chose. Pour les parents, cette métamorphose est un grand bonheur. Un bonheur qui rappelle celui de Dieu devenant un enfant, un bonheur tel que Dieu a mobilisé l’armée céleste en masse pour le chanter avec le Gloire à Dieu.

Devenus enfants, ces parents, cependant, ne sont pas des enfants comme les autres. Tel le locataire de la crèche honoré par les bergers et chanté par les anges, ils ont droit à un respect particulier. C’est, du reste, une ordonnance de la Bible faite à l’enfant: «Honore ton père et ta mère».

Ces parents offrent toujours des cadeaux aux enfants à Noël, mais, mieux encore, ils sont eux-mêmes un cadeau pour ceux-ci, grâce à une présence plus intense, faite d’intimité et de vérité vécues comme jamais auparavant. Et c’est pour la plus grande joie des enfants qui découvrent une part de leurs parents qu’ils ne connaissaient pas, un secret de leur vie personnelle ou de couple.

Une fois les enfants retournés au lit pour le reste de la nuit, leurs parents s’installent sur un fauteuil et réfléchissent à la tradition vivante de fêter Noël en famille, cette tradition qui est comme un fil parfois enneigé, mais toujours solide, reliant les Québécoises et les Québécois de tous les temps. Cette méditation prolongée leur fait savourer une espérance inexplicable.

Gérard Marier, prêtre

Victoriaville