Nemaska Lithium: vendre les actions ou les actifs?

OPINIONS / Les auteurs, Claude Duguay et France Giroux sont membres du Regroupement des actionnaires de Nemaska Lithium (RAN).

Depuis la fin de février le complexe intégré Nemaska Lithium (NL) est l’objet d’une véritable mise aux enchères au niveau mondial. L’automne dernier, faute de trouver un partenaire solide capable de lui fournir le capital nécessaire à la complétion de son projet, la société s’est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC) pour pouvoir mener à bien son refinancement soit par l’émission de nouvelles actions, soit par la vente de ses actifs en tout ou en partie. Cette alternative pourrait soulever un dilemme pour certains des partenaires reliés à Investissement Québec vis-à-vis du choix d’une solution qui éliminerait les actionnaires actuels pour attirer de puissants groupes financiers mondiaux capables d’apporter les capitaux nécessaires à l’implantation d’une filière lithium au Québec. Pourtant ce projet semble fort prometteur tant en lui-même que pour la constitution de cette filière.

Une fois implanté, ce complexe intégré électrochimique pourrait doter le Québec d’une véritable poule aux œufs d’or grâce à sa possibilité de produire, à bas coût, de l’hydroxyde de Lithium de qualité batteries. Selon le rapport technique préparé par la firme Met-Chem, ce complexe monté, avec l’appui d’Investissement Québec, par Guy Bourassa et son équipe de gestion, aurait une capacité projetée de 37 000 tonnes d’hydroxyde de Lithium à un coût de production qui lui assurerait une marge brute de plusieurs milliers de dollars par tonne. Par suite, cet atout correspondrait à une valeur de plus de 2 milliards $, selon le prix du Lithium sur le marché mondial.

En juillet dernier, il semblait que Nemaska Lithium réussirait à compléter le financement de son projet prometteur grâce à l’émission d’actions achetées par le groupe londonien Pallinghurst. Ce groupe avait manifesté son intention d’injecter 600 millions $ dans le projet dont une tranche de 200 millions $ à un prix de 0,25 $ l’action. Ceci en aurait fait le principal actionnaire. Toutefois, aucune entente entre les parties n’a pu être conclue par la suite. Selon le ministre Fitzgibbon, Pallinghurst n’aimait pas la structure de capital qui était alors celle de Nemaska Lithium.

Après six mois de vaines négociations exclusives avec la société, le groupe Pallinghurst se montre toujours intéressé à des acquisitions dans le projet de NL. On pourrait croire que ses dirigeants, ayant saisi la situation précaire de l’entreprise, auraient jugé plus avantageux d’attendre la mise en place du processus de vente et de sollicitation d’investissements. Celui-ci fut proposé par Nemaska à la fin de 2019 dans le cadre de la LACC. En acquérant les actifs à un prix de faillite, les gestionnaires de Pallinghurst pourraient permettre à leur groupe de faire une meilleure affaire et ainsi de «maximiser la valeur de ses actions». C’est ce qu’enseignent les grandes écoles de gestion néolibérales.

De son côté, le gouvernement actuel a clairement présenté ses ambitions en regard de l’implantation d’une filière lithium au Québec. Conscient de l’ampleur des capitaux nécessaires pour réaliser un projet aussi ambitieux, il pourrait vouloir se montrer accueillant pour des groupes financiers assez puissants pour apporter les milliards requis (de 5 à 10 milliards $). Tel serait le cas de Pallinghurst, un groupe mondial spécialisé dans le développement et l’exploitation de projets miniers. Il serait donc tentant de ne pas l’entraver dans l’acquisition à bon compte du projet de complexe intégré Nemaska Lithium.

Au moment de la cession de la CSeries à Airbus, le ministre Fitzgibbon s’est montré satisfait de la transaction; on limitait la perte des fonds publics dans des investissements risqués et on gardait les emplois au Québec. On peut faire le parallèle avec la vente à bon compte des actifs du prometteur projet de complexe intégré Nemaska Lithium; la perte de fonds publics se limiterait aux quelque 110 millions d’actions d’Investissement Québec.

Cette perte pourrait être considérée comme un investissement utile pour attirer les capitaux mondiaux nécessaires à l’implantation au Québec de la filière Lithium projetée par le ministre Fitzgibbon. Quant aux autres actionnaires, leurs quelque 738 millions d’actions ont été acquises par des investisseurs privés conscients des risques courus en bourse dans les titres miniers.

Ainsi, le Regroupement des actionnaires de Nemaska Lithium (le RAN, qui comprend 2141 membres à ce jour) s’active précisément pour faire réinscrire NL à la Bourse de Toronto (TSX) et éviter l’exclusion du refinancement de la société. Notamment Alain Clavet, président du RAN, s’est montré catégorique en exprimant son désaveu vis-à-vis d’une déclaration du ministre Fitzgibbon, dans laquelle il laissait entendre que les membres du RAN voudraient se faire rembourser par le gouvernement. Car, au contraire, ce regroupement, qui inclut de petits actionnaires, vise à participer à ce projet remarquable sur plusieurs plans.

C’est précisément en ce contexte que surgit le dilemme, pour les membres du CA de Nemaska mandatés par Investissement Québec, vis-à-vis du choix des capitaux nécessaires à l’implantation d’une filière Lithium au Québec. Pour ceux-ci, la vente des actifs de NL à un prix d’aubaine à un puissant groupe financier mondial pourrait les placer dans une situation problématique de double loyauté.

D’une part, ils ont à tenir compte des intentions du grand patron d’Investissement Québec, le ministre de l’Économie et de l’Innovation en regard de la mise en œuvre, au Québec, de la filière lithium. D’autre part, cette considération pourrait entrer en conflit avec les autres actionnaires de Nemaska Lithium. Comme membres du CA de NL, leur mandat d’administrateurs leur impose plutôt de «maximiser la valeur des actions de NL». Ce que visent aussi les autres actionnaires, car ils tiennent à ne pas être éliminés de la solution, quitte à déplaire à certains investisseurs puissants.

En toute loyauté, ces membres du CA reliés à Investissement Québec devraient, en temps opportun, clarifier leur position à une assemblée générale des actionnaires de Nemaska Lithium. Il reviendrait à celle-ci de reconduire ou non leur mandat.

Une telle clarification s’avérerait nécessaire dans le cas où deux projets surviendraient:

- l’un parrainé par un repreneur qui achèterait les actifs à un prix de faillite, mais se montrerait disposé à investir dans la filière lithium;

- l’autre parrainé par un groupe qui achèterait les actions à un prix convenable et qui disposerait du capital requis pour mener à bien le projet NL sans toutefois pouvoir contribuer au financement de la filière lithium.

Selon les développements des derniers mois, il pourrait y avoir, de fait, une alternative entre ces deux options qui s’offrent à ceux qui pilotent ce projet.