Nègres blancs d’Amérique, il y a 50 ans

C’est une histoire invraisemblable. Un livre écrit «immédiatement après une grève de la faim de vingt-neuf jours, dans des conditions de détention particulièrement pénibles», écrivait Pierre Vallières de sa cellule du Manhattan House of Detention for Men, une prison fermée huit ans plus tard, par décret municipal, précisément à cause de ses conditions inhumaines. Pour Vallières, c’est le bruit permanent, les cris des prisonniers, ceux des gardes, la discipline absurde et l’immense solitude qui marquent alors son quotidien et celui de ses codétenus. «Très souvent, l’un ou l’autre de nos compagnons de détention s’ouvre les veines par désespoir ou, tout simplement, pour attirer l’attention», écrit-il.

L’auteur, Simon Couillard, est doctorant en études québécoises à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

C’est sur des bouts de papier, couverts par les traits de petits crayons de plomb, qu’est rédigé Nègres blancs d’Amérique en 1966. L’ouvrage sera d’abord publié aux Éditions Parti pris en 1968. Traduit en anglais, en allemand, en espagnol et en italien et vendu à 100 000 exemplaires à travers le monde, il s’agit d’un des plus grands bestsellers de notre littérature. La dernière édition en langue française, chez Typo, en a écoulé plus de 6600. C’est un classique, quoi qu’on en pense.

Mais qu’en penser, justement? Pierre Fortin écrivait dans un ouvrage collectif sur la Révolution tranquille que «lorsque l’écrivain Pierre Vallières a décrit les francophones québécois comme les ‘‘nègres blancs d’Amérique’’ en 1968, on a presque partout tourné sa comparaison en ridicule. En fait, il clamait l’exacte vérité. La position socio-économique relative des francophones québécois de l’époque n’était pas meilleure que celle des Noirs américains».

Davantage, l’économiste notait que, par leur pauvreté et leur faible taux de scolarité, les Canadiens français du début des années 1960 faisaient plus mauvaise figure que ces derniers. Pourrait-on dire que le cri de Vallières exprimait une misère collective qu’on préférait ne pas voir?

Vraisemblablement, c’est aussi le projet politique et le récit historique proposés par l’auteur qui polarisaient.

On peut ainsi affirmer que Nègres blancs d’Amérique compte trois «livres» distincts: une histoire des nègres blancs (un récit du Canada français depuis les débuts de la colonisation française), un récit autobiographique (notamment la jeunesse de l’auteur vécue à Ville-Jacques-Cartier) et un exposé de théorie politique (inspiré du marxisme et de l’anticolonialisme). Si le livre du milieu, plus littéraire, vieillit bien, les deux autres expriment davantage une époque.

Sur le récit historique, par exemple, il faut noter que la condamnation du parcours canadien-français à laquelle se prête Vallières était dans l’air du temps. Elle n’aurait d’ailleurs pas été désavouée par Pierre-Elliot Trudeau, auquel le jeune Vallières avait succédé à la tête de Cité Libre en 1963.

Dans son dernier livre publié, le sociologue Jacques Beauchemin notait que la thèse du Canada français comme «folk society» (voir l’étude d’Horace Miner, Saint-Denis: A French-Canadian Parish) avait largement influencé les analyses que les intellectuels québécois se sont mis à faire de leur passé à partir des années 1960.

Par l’entremise des historiens canadiens-anglais, c’est aussi le regard que portait l’historien américain Francis Parkman sur l’Amérique française, comme le pendant rétrograde et médiéval d’une Amérique autrement industrieuse et progressiste, qui avait pénétré la conscience historique des contemporains de Vallières.

Ne pourrait-on en conclure que le brûlot anticolonialiste de ce dernier n’échappait pas à un certain… colonialisme?

Car c’est aussi la théorie politique mise de l’avant dans le livre qui est largement exogène (n’expliqueraient-elles pas, d’ailleurs, le succès international de Nègres blancs d’Amérique?).

Cinquante ans plus tard, cette œuvre demeure quoi qu’il en soit un témoignage incontournable pour comprendre la réalité, mais aussi l’état d’esprit d’une génération de Québécois qui ont fait l’histoire.