Les auteurs de cette lettre s’adresse au premier ministre François Legault pour qu’il agisse afin de régler le conflit à l’ABI.

Monsieur le premier ministre, rétablissez l’équilibre des forces

OPINIONS / Les auteurs, Daniel Boyer et Alain Croteau, sont respectivement président de la FTQ et directeur québécois des Métallos. Ils adressent cette lettre au premier ministre du Québec, François Legault.

Monsieur le premier ministre,

En pleine campagne électorale, vous aviez signifié votre intention de traiter de façon prioritaire le dossier du lock-out de 1030 travailleurs chez ABI qui perdure depuis le 11 janvier 2018 si vous formiez le gouvernement. Vous aviez alors déclaré aux médias le 11 septembre 2018: «Il est vraiment temps qu’il y ait du leadership de la part du gouvernement». Vous vous étiez même interrogé le 31 août 2018 sur la volonté réelle des multinationales de l’aluminium de régler le conflit: «Ça ne semble pas sérieux du côté patronal».

Aujourd’hui, ce lock-out continue de faire souffrir un millier de familles. Des travailleurs ont perdu leur maison, des enfants en paient le prix, des couples sont mis à mal.

C’est pourquoi nous nous tournons vers vous pour agir dans le dossier. Les travailleurs ont rejeté au début mars une offre patronale dans une proportion de 82 %. Le syndicat local a formulé le 21 mars une contre-proposition responsable qui comporte plusieurs compromis. C’est le moment tout indiqué pour une intervention gouvernementale afin de faciliter un dénouement à ce lock-out qui a déjà beaucoup trop duré.

L’économie de la Mauricie et du Centre-du-Québec écope. Tout le Québec paie cher ce lock-out. Au début février, le chef de la direction financière d’Hydro-Québec révélait que le lock-out décrété par Alcoa et Rio Tinto avait fait perdre 165 millions $ à la société d’État en 2018.

Le contrat qui lie l’aluminerie de Bécancour au gouvernement et à Hydro-Québec prévoit en effet qu’un lock-out est considéré comme un «Act of God» ou un cas de «force majeure», au même titre qu’un ouragan ou un tremblement de terre. Si dans le cas d’un désastre naturel, la compagnie a l’obligation d’agir avec «diligence» pour rétablir la production normale, le contrat ne lui impose pas de contrainte en cas de conflit de travail, et ce, même si un lock-out est une décision unilatérale de l’employeur.

Bref, le contrat biaise clairement l’équilibre des forces en présence lors des négociations. Les Québécois se retrouvent à financer collectivement le lock-out des multinationales de l’aluminium. Il y a fort à parier que le conflit ne ferait pas encore rage à l’heure où on se parle si ABI avait été tenue de payer pour le bloc d’électricité qui lui est réservé par Hydro-Québec. Si les Rio Tinto et Alcoa de ce monde sont au Québec, c’est pour les avantageux tarifs d’électricité. Si le Québec est prêt à leur accorder ces tarifs, c’est parce qu’elles créent de bons emplois ici. Or, Alcoa brise ce pacte à l’heure actuelle.

Les multinationales de l’aluminium sont régulièrement en demande auprès des gouvernements. Il ne se passe pas une année sans qu’elles ne réclament un accès à des blocs d’énergie supplémentaires, demandent des aménagements pour développer leurs usines, réclament des interventions en lien avec les règles du commerce international.

En tant que premier ministre, vous avez accès à certains leviers, juridiques et économiques certes, mais aussi politiques. C’est le temps de choisir votre camp: la défense des 1030 travailleurs et leurs familles ou celle d’Alcoa, une multinationale américaine?

Les multinationales ne peuvent faire la sourde oreille devant le premier ministre de la province qui figure au quatrième rang mondial des principaux producteurs d’aluminium. Nous vous demandons de mettre votre poids dans la balance pour rétablir l’équilibre des forces en présence.