Québécoise d’origine acadienne, Andréa Richard déplore vivement les mesures annoncées – puis atténuées – par le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, face aux organismes voués à la défense des droits des Franco-Ontariens.

Mon expérience des langues française et anglaise

Québécoise, d’origine acadienne du Sud du Nouveau-Brunswick, Bouctouche, j’ai connu un milieu bilingue. Dans le nord du Nouveau-Brunswick, Tracadie etc., c’est français.

Ma mère est une Américaine d’origine irlandaise, institutrice, et portant fièrement le nom de Casey. Cependant, les curés catholiques obligèrent mes grands-parents à changer leur nom Casey pour le français Caissie!

Ma mère tenait à ce que nous apprenions les deux langues, je suis donc bilingue. À l’école, l’enseignement des mathématiques était en anglais. Pour les autres matières, celles-ci étaient enseignées dans les deux langues, mais le français était privilégié. Ceux que l’on nommait les «Anglais» étaient protestants et les «Français» étaient catholiques.

Vers l’âge de douze ans, pour avoir l’air plus «snob» et à la hauteur des «Anglais», mon amie Patricia et moi, nous changions nos prénoms en Andy et Patsy lorsque nous allions magasiner à Moncton.

Mais voilà que, avec tristesse, j’ai appris que des familles pauvres de la campagne, et portant des noms français, se sont fait promettre, par les protestants, que s’ils acceptaient de devenir protestants et de changer leurs noms, ils pourraient déménager à Moncton, ville plus anglaise, et les chefs de famille pourraient obtenir un emploi plus payant! Sur ce, des Lebrun sont devenus des Brown, des Leblanc devinrent des White et ainsi de suite... Après quelques générations, les descendants de ces anciens francophones sont maintenant considérés des «Anglais» protestants et certains, ignorent qu’ils sont des descendants de «Français»!

Deux ans plus tard, à l’âge de quatorze ans, ayant appris l’histoire des Acadiens et, en plus, ayant su que l’histoire attribue à mon grand-père, François Richard député, la victoire d’avoir fait entrer le français à l’École normale de Fredericton – ce qui fut son grand combat –, un changement se fit dans notre tête et dans notre cœur. Redevenues Andréa et Patricia, toutes deux nous allions défier les commis des magasins à Moncton en exigeant de se faire servir en français! Que ce soit des «Anglais» ou des «Français», ces commis s’adressaient malheureusement à nous toujours en anglais. Alors, nous réagissions un peu en petites révoltées en demandant qu’ils nous parlent en français, et dans l’éventualité d’un refus, nous sortions alors du magasin, non sans voir dit, afin qu’ils comprennent: «If you don’t speak French, good bye for another store!»

Au Nouveau-Brunswick, il est bien connu que la majorité des Français sont bilingues et que la majorité des Anglais sont unilingues! Actuellement, face au premier ministre du Nouveau-Brunswick qui ne parle pas français, pour les Acadiens, une inquiétude règne. On se pose la question: «Est-ce que ça va devenir une bataille, la langue anglaise versus la langue française?»

Le français au Nouveau-Brunswick et en Ontario est-il appelé à disparaître? Je pense que oui, à long terme pour Le Nouveau-Brunswick (une soixantaine d’années) et à moyen terme (une trentaine d’années) pour l’Ontario. Selon moi, la principale raison c’est que la langue anglaise est la langue des affaires et c’est mondial, c’est la langue universelle!

L’Ontario est moins protégée que le Nouveau-Brunswick, qui est la seule province canadienne officiellement bilingue. Le premier ministre, M. Higgs, ne parle pas français, et son parti forme un gouvernement minoritaire. S’il veut être réélu, il lui faudra bien servir les francophones. En Ontario, c’est différent, ils sont moins protégés et en plus M. Ford ne se sent pas menacé et semble enclin à diminuer les services en et aux Français!

Je ne peux donc être indifférente à ce qui se passe actuellement en Ontario dans les universités et je me sens triste pour les personnes de langue française.

Reste à voir si notre premier ministre François Legault aura été assez brave, tout comme mon grand-père François Richard l’a été pour faire entrer le français à Fredericton, pour convaincre son homologue Doug Ford d’être suffisamment honnête pour redonner au français toute la place que cette langue mérite au sein des universités canadiennes.

Andréa Richard, écrivaine

Trois-Rivières