Pour l’instant, les infirmières de l’unité COVID nous disent que ma grand-maman va plutôt bien.
Pour l’instant, les infirmières de l’unité COVID nous disent que ma grand-maman va plutôt bien.

Ma grand-maman et la COVID

OPINIONS / Ma grand-maman a 95 ans. Elle était en résidence depuis quelques années. Elle est dans un CHSLD depuis janvier 2020 seulement, à la suite d’une mauvaise chute qui a réduit presque à néant ses capacités ambulatoires. Elle éprouve des difficultés à se lever et s’asseoir toute seule.

Mais elle a toute sa tête. Ohhh qu’elle a toute sa tête! Et ceux qui la connaissent diraient même qu’elle a… disons, des idées bien arrêtées. Et elle nous les fait savoir.

Ma grand-maman a été testée positive à la COVID-19. On l’a su cette semaine..

Elle a été transférée dans l’unité COVID de son CHSLD (le même où elle résidait déjà).

Ça faisait deux semaines qu’on savait que le virus avait pénétré son CHSLD. Comment? Ça restera à déterminer, j’imagine. Ou pas. Je ne sais même plus si je veux le savoir. À quoi bon?

Mais le virus est entré là après la mise en place des mesures de confinement. À ce moment-là, nous ne pouvions déjà plus aller la voir. Et au début de l’implantation des mesures de confinement, il n’y avait pas de COVID dans son CHSLD.

De ce que j’en sais, le virus s’est installé d’abord dans un autre étage que celui où elle réside.

J’avais donc de l’espoir.

Espoir inutile.

Dans l’unité COVID de l’établissement, ma grand-maman ne peut plus nous appeler. Elle n’a plus de téléphone.

J’ai pu lui parler mercredi par vidéoconférence, grâce à la tablette d’un généreux employé qui était spécialement désigné pour faire le pont entre les patients ayant la COVID-19 et leurs proches.

Mais cet employé a été mis 14 jours en confinement chez lui parce qu’il aurait été en contact – cela sans porter son matériel de protection – avec une employée qui a été testée positive.

Alors je ne pourrai plus parler à ma grand-mère.

Je pourrai la voir si et seulement si elle «tombe en fin de vie», comme me l’a dit l’agent à la réception.

Pour l’instant, les infirmières de l’unité COVID nous disent que ma grand-maman va plutôt bien. À part un peu de fièvre, elle n’a aucun des symptômes typiques de la COVID-19. Ça viendra peut-être. Peut-être pas.

On verra. On ne sait pas.

Les préposées qui s’occupaient de ma grand-mère avec grand soin depuis son arrivée au CHSLD sont elles aussi dépassées par les évènements. Leur dévouement n’a d’égal que leur impuissance face au système dans lequel elles se débattent elles-mêmes pour essayer de rendre un minimum d’humanité aux situations auxquelles elles sont confrontées.

Nous en sommes donc réduits à faire des coucous à ma grand-maman au gros soleil de midi. C’est irréel qu’il fasse aussi beau et que les oiseaux chantent pendant que j’envoie des cœurs avec mes mains à ma grand-maman COVID+ dans une fenêtre de son CHSLD.

On sert du vide dans nos propres bras, tandis que les ouvriers à l’œuvre juste au-dessus, sur la toiture, nous font des bye-bye en pensant que c’est à eux qu’on s’adresse.

Non monsieur. Ce n’est pas à vous que je m’adresse. C’est à ma grand-maman que je ne pouvais pas voir parce qu’elle n’avait pas la COVID, et que maintenant je ne peux pas voir ni parler parce qu’elle a la COVID.

Ça va bien aller, qu’ils disaient.

Alexandra M. Veilleux

Trois-Rivières