Est-ce que Desjardins s’est éloignée de sa mission coopérative?

M. Béland, la banque Desjardins et la coopération

OPINIONS / Pierre-André Julien est professeur émérite à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Comme le rappelait Jean Campeau, ancien P.D.G. de la Caisse de dépôt et de placements du Québec, le décès de Claude Béland nous a fait perdre l’un des grands défenseurs du coopératisme au Québec et chez nos anciennes Caisses populaires. Caisses devenues, depuis l’arrivée des financiers issus de nos grandes écoles de Gestion, une machine à faire de l’argent et dont le seul objectif est de devenir la plus importante banque au Québec. Financiers répétant de temps en temps et du bout des lèvres leur attachement aux principes de la coopération.

Pourtant, selon les fondateurs, Alphonse et Dorimène Desjardins, ce coopératisme suppose trois choses. La première est l’orientation vers les besoins des membres afin de les aider à faire fructifier leurs épargnes tout en stimulant en même temps l’économie des régions. La seconde est leur participation à l’évolution des Caisses aidée des employés, de façon à stimuler l’apprentissage des notions économiques. La dernière est le développement systématique de l’esprit coopérateur.

Dans le cas des deux premiers objectifs, on sait que les membres sont devenus de purs clients qui n’ont plus rien à dire dans l’évolution des Caisses, et ce, même dans les assemblées annuelles où tout est parfaitement organisé pour que leurs interventions tournent à vide. De plus, dans les Caisses, l’on fait tout pour que ces clients fassent leurs transactions via internet afin de diminuer l’emploi de caissières et ainsi le contact avec les membres, une perte de temps coûteux. Il n’y a pas longtemps, on offrait 10 $ aux clients, notamment les plus âgés, pour qu’ils abandonnent leurs carnets de caisses et apprennent graduellement à ne plus recourir aux services au comptoir, tout en transformant les caisses automatiques dans ce même but. Tout cela faisant en sorte que les membres deviennent de simples numéros favorisant finalement les pirates informatiques pour subtiliser leurs informations personnelles afin de revendre celles-ci, comme on l’a vu avec le récent vol de données des quatre millions de membres!

Quant à l’esprit de coopération, à base de solidarité et de bien commun, pour un monde plus juste, cet objectif est plus ou moins disparu. Alors qu’auparavant, ce dernier faisait que les Caisses appuyaient, par exemple, tout bon projet de coopératives. Tel le soutien au rachat par les ouvriers de leurs entreprises qui devait fermer. Comme ce fut le cas aussi avec les centaines de coopératives d’habitation comme celle de Sainte-Marguerite dans les années 1940 (180 maisons de deux logements construits par les futurs propriétaires et financés par la caisse locale), dans un secteur où l’on comptait auparavant un grand nombre de maisons avec des planchers en terre battue.

Ce qui fait que personne n’a été surpris que le nouveau Desjardins ait rapidement mis de côté le projet de coopérative des journaux régionaux, avec le rachat du Groupe Capitales Médias par les journalistes. Jusqu’à ce que le ministre de l’Économie et de l’Innovation les rappelle à l’ordre. Cela aurait été impossible avec l’ancien esprit de Desjardins. De même, l’annonce par le président Guy Cormier de réaliser la moitié de ses revenus hors Québec, avec nulle vision coopérative à la clé, est une autre preuve que le seul objectif est d’augmenter les revenus.

Il est vrai que M. Béland a été quelque peu la cause de cette entrée du renard dans le poulailler en engageant ces centaines de conseillers financiers nécessaires pour que les PME fassent affaire avec les Caisses, plutôt que de se tourner vers les banques. Mais constamment, il rappelait à ces derniers de parler aussi de coopération. Ou ce qu’on appelle la concurrence-coopération faisant en sorte que ces entreprises apprennent à multiplier les contacts entre elles afin d’accélérer l’échange d’informations et de ressources pour mieux répondre à leurs marchés. Comme on le voit chez les entreprises les plus dynamiques.

Nous avions parlé à plusieurs reprises de tout cela au Comité d’orientation de l’Institut de recherche sur les PME de l’UQTR sur lequel M. Béland a siégé au début des années 1980. Et je peux affirmer que l’idée coopérative ou du travail en collaboration a toujours été le cheval de bataille de ce grand bâtisseur québécois.

Espérons qu’un jour, la banque Desjardins redevienne ce pour quoi elle a été fondée afin que ce dernier puisse réellement reposer en paix.