L’urgence de jouer

OPINIONS / Lettre adressée au ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge.

Pour une période indéterminée, l’éducation préscolaire est complètement transformée en raison de la pandémie de COVID-19. À leur retour à l’école, les enfants sont confrontés à un milieu physique transformé et ils ont à respecter des mesures sanitaires allant souvent à l’encontre de leurs habitudes et routines. Dans ce contexte, plusieurs enseignantes expriment leurs craintes et leurs préoccupations au sujet de la nature des activités qu’il est possible de mettre en œuvre en classe. Comme chercheurs, cela nous préoccupe également. Leurs témoignages nous amènent à anticiper un danger: l’évacuation du jeu des classes de maternelle et une surdose d’activités «académiques» de type papier-crayon.

Nous souhaitons rappeler qu’en temps de crise (guerres, migration, catastrophes naturelles, drames communautaires, etc.), le jeu constitue un puissant antidote au stress et agit comme une soupape de sécurité. En effet, des recherches réalisées dans le cadre d’activités médico-psychologiques d’urgence et des projets humanitaires menés auprès d’enfants ayant été confrontés à des événements traumatiques de natures différentes ont permis de constater le rôle inestimable du jeu pour la résilience des enfants ainsi que sa force salvatrice et ses bienfaits pour leur santé. L’urgence sanitaire causée par la pandémie que nous vivons actuellement est une situation imprégnée d’inconnu. Nous ne pouvons donc pas encore savoir dans quelle mesure les enfants en seront affectés. Toutefois, plusieurs éléments de la situation étant anxiogènes, il importe de se préoccuper du jeu non seulement pour les apprentissages, mais aussi et avant tout pour le bien-être psychologique des enfants.

Monsieur Roberge, en votre qualité de ministre de l’Éducation, nous vous invitons donc à encourager les enseignantes, les éducatrices, les conseillères pédagogiques, les directions d’école, les orthopédagogues et toute autre personne œuvrant auprès des enfants d’âge préscolaire à proclamer une urgence pédagogique: faire vivre le jeu dans les salles de classe et permettre aux enfants de jouer tout en tenant compte des mesures sanitaires. Ainsi, nous vous demandons de réitérer la place centrale que doit occuper le jeu à l’éducation préscolaire tel que prescrit par les programmes ministériels, de rappeler son importance pour le développemental global des enfants, et de vous assurer qu’il demeure vivant malgré les contraintes de la situation actuelle.

Nous sommes conscients que les mesures sanitaires restreignent l’accessibilité aux jouets et aux aires de jeu, mais tout n’est pas perdu. Le jeu étant avant tout un état d’esprit, il peut se réaliser sous des formes alternatives. L’objectif ultime est de garder l’esprit du jeu vivant dans la classe et d’encourager les enfants à imaginer, à rêver, à verbaliser et, finalement, à «jouer dans leur tête» en attendant le moment où ils pourront à nouveau jouer librement.

En cette période difficile, comme l’affirme le grand connaisseur de l’enfance, le pédiatre et le psychanalyste Donald Winnicott, faire le nécessaire pour que les enfants soient capables de jouer, c’est une psychothérapie en soi.

Krasimira Marinova

Professeure titulaire, UQAT

Christian Dumais

Professeur titulaire, UQTR

Roxane Drainville

Doctorante en éducation, UQAT