L’auteur de ce texte estime que c’est sous pression que se déroulera le vote des employés syndiqués de l’Aluminerie de Bécancour, lundi.

L’offre de l’Aluminerie de Bécancour aux lockoutés: un vote sous tension

OPINION / L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Frappés par un lock-out de 14 mois, les travailleurs de l’Aluminerie de Bécancour seront appelés à un vote secret le 11 mars prochain sur l’offre patronale déposée environ une semaine plus tôt. L’employeur ne saurait vanter les mérites de son offre auprès des salariés. Cela lui est interdit par le Code du travail à son article 12: «Aucun employeur ne cherchera d’aucune manière à dominer, entraver, […] les activités d’une association de salariés ni à y participer». La balle est donc dans le camp du syndicat et des travailleurs.

La force de l’offre patronale porte sans contredit sur les salaires. Car elle propose une hausse salariale de 2,5 % par année pour une convention collective de six ans. Se basant sur la moyenne salariale annuelle accessible en novembre 2017 soit 91 600 $, son acceptation aurait pour effet de booster la moyenne des salaires versés aux travailleurs à plus de 96 000 $ par année à l’été 2019. S’ajoute la rétroactivité normalement exigible depuis la fin de la précédente convention collective. Par ailleurs, la limite de l’offre patronale est certes qu’elle n’est pas issue d’une entente patronale-syndicale. En outre, la question du protocole de retour est complexe du fait qu’il faudra relancer les 600 cuves fermées, ce qui prendra du temps.

L’employeur entend relancer son usine en larguant les postes des travailleurs ayant quitté l’entreprise depuis le début du conflit spécialement à des fins de prises de retraite. La force active serait donc réduite de 1030 salariés à environ 900. Vient aussi la question de la pérennité des emplois. C’est une chose de retourner au travail mais il faut une certaine assurance d’y rester. À ce niveau, la menace classique vient de la sous-traitance. Celle-ci peut valoir pour les travaux occasionnels ou spécialisés mais elle ne doit pas précariser les opérations régulières. Par surcroît, l’offre patronale charcute apparemment les heures de libérations syndicales rémunérées par l’employeur que ce dernier voudrait réduire de 32 000 heures (16 postes) à 6000 heures (3 postes) par année. Si tel est le cas, il s’agit d’un coup de marteau dans la machine syndicale.

Reste la rénovation technologique évoquée abondamment par l’employeur. C’est là que surgit l’ombre de Rio Tinto avec sa technologie AP60 qui permettrait d’augmenter sensiblement la productivité d’ABI. Le développement continu de la plateforme technologique AP60 est assuré par le Centre de recherche et de développement de Rio Tinto à Arvida. Parler ici de la technologie AP60, c’est anticiper une part éventuelle accrue de propriété de Rio Tinto à l’Aluminerie de Bécancour, déjà au niveau de 25 %. C’est aussi envisager des changements importants dans l’organisation du travail. Ainsi, l’élargissement des exigences de l’employeur, depuis le refus syndical de l’offre dite finale de novembre 2017, serait attribuable à l’intervention de Rio Tinto.

Comme si tout cela n’était pas assez compliqué, surgit la fabrique de tiges d’aluminium créée par ABI sous la pression du Gouvernement du Québec alors soucieux de faire naître une industrie de seconde transformation. Acquise par la compagnie Sural, maintenant en faillite, cette dernière se retrouve apparemment avec une dette de 40 millions de dollars envers ABI. Il est alors envisageable qu’Alcoa l’acquière, ce qui lui garantirait à nouveau un potentiel d’écoulement de proximité d’une partie de sa production de Bécancour. Mine de rien, Sural compterait dans la reprise d’ABI.

C’est dans ce contexte d’affaires en mouvance que ce lock-out prend tout son sens. Les parties sont ancrées dans des perspectives distantes: un impératif de changement pour l’employeur et le maintien des acquis pour le syndicat. C’est sous pression, car notamment affublés d’obligations financières à rembourser, que les lockoutés d’ABI sont appelés à voter sur l’offre patronale de mars 2019.