L’heure des responsabilités

OPINIONS / L’auteur, Daniel Landry, est professeur de sociologie au Collège Laflèche.

L’humanité entière est plongée dans une crise sans précédent. La pandémie de la COVID-19 ne laisse personne à l’abri. Certes, ce n’est pas la première fois qu’une pandémie frappe l’humanité. Il n’y a qu’à penser à la peste noire (1347-1351), à la grippe espagnole (1918-1919), ou même au SIDA (depuis 1981). Mais la virulence, la contagiosité (taux de reproduction entre 1,5 et 3,5) et la létalité (entre 2 % et 3 % selon les sources) de ce coronavirus démontrent éloquemment à quel point nos sociétés et nos économies sont aujourd’hui interreliées. En décembre, le virus n’était connu de personne. En mars, il fait maintenant des milliers de victimes dans tous les pays, paralyse l’économie globalisée et oblige une remise en question de toutes les bases de notre civilisation.

Du naufrage…

Dans son plus récent essai, Amin Maalouf (2019) aborde ce qu’il appelle le «naufrage des civilisations». En écrivant ce livre, l’auteur n’avait pas prophétisé la pandémie. Mais il parlait d’un naufrage déjà amorcé depuis au moins quarante ans. Des révolutions conservatrices telles que celles de la Grande-Bretagne et de l’Iran auraient contribué à accroître l’individualisme, à remettre en cause le rôle de l’État et à exacerber les sentiments identitaires. Pour lui, ces dernières décennies incarnent une attaque en règle à la notion de bien commun, notion pourtant essentielle à la promotion des concepts d’égalité et de justice. Poursuivons sa pensée: notion tout aussi essentielle pour lutter collectivement contre une pandémie de l’ampleur de celle vécue actuellement.

Dans son Capital et idéologie (2019), Thomas Piketty explique quant à lui comment différentes sociétés ont légitimé les inégalités à travers l’histoire. En ce qui a trait au dernier demi-siècle, il reconnaît qu’il s’est agi de celui de l’accroissement des inégalités et de la destruction d’une fiscalité redistributive mise en place aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). Cette fois encore, on peut juxtaposer la pensée de l’auteur au contexte pandémique actuel et réaliser que les États qui risquent de mieux traverser cette crise seront ceux qui sauront ajuster leurs politiques publiques à des critères liés au bien commun: système de santé universel et aide aux plus démunis, pendant et après la crise.

…Au sauvetage

Inutile de pronostiquer au sujet des prochaines semaines et prochains mois. Quelle population sera la plus touchée? Quel État saura le mieux s’adapter? Quelles politiques publiques seront les plus efficaces? Quand trouvera-t-on le vaccin tant attendu? Mais il s’avère encore plus difficile de prévoir les lendemains. À quoi ressemblera le monde post-COVID-19?

Business as usual? The show must go on? Je ne penserais pas non. Pour faire une analogie avec le siècle dernier, ce que nous vivons actuellement ressemble plutôt à une rupture historique qui pourrait avoir des répercussions aussi importantes que la crise des années 1930 ou que les deux conflits mondiaux. Aussi dramatique que puisse être la pandémie et la dépression économique qui pourrait l’accompagner, il pourrait aussi s’agir d’un moment salvateur pour l’humanité, de l’électrochoc nécessaire au réel «sauvetage» de nos civilisations.

Les historiens du futur reconnaîtront-ils dans la rupture 2020 la concrétisation de la décadence de nos civilisations? C’est bien possible, si on s’obstine à poursuivre dans la voie de l’insouciance climatique, du populisme et du «tout au marché». Ou ces historiens verront-ils plutôt cette rupture 2020 comme la fin de notre insouciance et l’amorce d’une reconstruction du concept de «bien commun» autour des luttes aux inégalités et aux changements climatiques (les deux étant intrinsèquement liées)? L’heure des responsabilités a sonné. Et dans ce contexte, la pire des attitudes serait celle de croire que rien n’a changé.