L’auteure de ce texte est une préposée aux bénéficiaires qui, un peu comme l’a fait une infirmière plus tôt cette semaine, interpelle le ministre de la Santé Gaétan Barrette. Selon elle, la réforme des services de santé nuit à la qualité des soins.

Lettre d’une préposée aux bénéficiaires à Gaétan Barrette

Cher Gaétan,

Tu n’as jamais entendu parler de moi. Tu ne me connais pas. Sauf, que tu as cruellement besoin de moi. Je vais donc, déjà, te faire une longue histoire courte.

En 2017, j’ai rencontré un gars qui venait de la Mauricie. Il me parlait de son Trois-Rivières comme un poème à l’eau de rose. Mon bail dans la grande métropole achevait. Je tournais en rond dans le capharnaüm montréalais. J’ai eu envie de prendre le large, de voir le fleuve un peu plus à l’est.

Je te le dis tout de suite, je ne te parlerai pas de mon histoire d’amour. Le gars et moi, ça n’a pas marché. On ne s’est pas marié, mais j’ai quand même adopté sa région. Pis lui ben, il est passé à l’ouest.

C’était le 1er juillet, je roulais sur la 40 en direction de mon 819 d’adoption, chargée de mon vieux sofa pis de ma vaisselle vintage et j’écoutais la radio d’État. C’est toi qui étais interviewé.

Tu parlais de la qualité de vie dans les CHSLD. C’était dans le temps de la forte pression populaire pour augmenter le nombre de bains par semaine et que tu mangeais fièrement des patates en poudre devant les caméras de télévision.

C’est peut-être entre deux bouchées que tu as commencé à demander à la population de venir travailler dans le système de santé en Mauricie. Tu promettais des millions pour embaucher du personnel et tout le tralala qui vient avec. Ben tu sais quoi? Ton appel, je l’ai entendu.

Ce jour-là, j’ai défripé mon uniforme de préposée que j’avais accrochée il y a 15 ans. Sans emploi avec les compétences requises, l’évidence était évidente. D’autant plus que Trois-Rivières détient le record d’aspirants centenaires. Sauf qu’ils commencent à perdre un peu le nord des fois. Ils sont vulnérables, et nous aussi…

Nous? C’est le personnel infirmier. Ceux qui se promènent en uniforme de Mickey Mouse ou en pantalons cargo multicolores. Tu sais? Ceux qui prennent soin des usagers, comme tu les appelles. Je préfères les appeler des résidents. Car tu sors souvent les pieds par en avant d’un CHSLD. C’est ton dernier milieu de vie.

C’est pas de tout repos offrir une qualité de vie pour des gens qui sont justement au bout de leur vie. Le matin, les résidents me racontent mille et une histoires sur la région, leurs souvenirs… mais je n’ai jamais le temps d’écouter l’anecdote jusqu’à la fin… Je suis pressée! Le milieu est sous pression. C’est à se demander si tu as dépensé les millions promis pour améliorer la situation dans ton menu-de-manger-mou pour nous faire avaler notre pilule?

Les journées débutent avec un manque de personnel et une surcharge de travail. Souvent, certains sont déjà là depuis le quart précédent, collectionnant les heures supplémentaires. On jongle avec les moyens que tu nous donnes. On est fatigué. Surchargé. Découragé. Mais la passion est là. Et nous travaillons d’abord pour nos bénéficiaires. Pas pour toi.

Ah! Et je te parle pas des panélistes à la radio poubelle qui s’enfargent dans la couleur des cheveux ou les tatouages d’une infirmière dénonçant les conditions. Son message est éclipsé car deux ou trois démagogues considèrent que c’est inacceptable. La génération qui s’occupe de celle qui vieillit est plus colorée sur l’expression corporelle. C’est de notre âge comme ils disent!

Nous ne sommes pas moins compétents. Quand tu veux être changé de culotte et douché convenablement une fois par semaine, je pense que tu t’en sacres pas mal que la fille ait les cheveux bleus ou que le gars ait des signes chinois sur le bras pis un piercing dans le sourcil. Tant qu’ils exercent leur métier avec cœur, respect et dignité! Et tout ça, je l’entendais à la radio pendant que j’installais Madame A. dans son lit pour sa sieste avant d’aller faire marcher Monsieur B. pour stimuler son autonomie. Je n’ai pas pu baisser le volume pour les faire taire. Madame C. apprécie écouter la radio dans l’après-midi.

Déjà, il faudrait valoriser le métier de préposé aux bénéficiaires. Tu pourrais parler de la richesse de s’occuper des autres. De les aider à se lever, s’habiller, marcher, s’alimenter, se réaliser. Il y a de belles histoires à raconter. C’est un beau métier. Nous sommes mal payés pour la charge de travail, mais je suis certaine qu’après toutes les primes aux spécialistes, il en resterait pour nous. Nous en portons des chemises jaunes pour les cas en isolation. On ne facture pas 65 $ de plus…

Derrière notre désarroi, il y a une lumière: la reconnaissance des résidents. Le plaisir de travailler en équipe. De faire une différence et de combler un réel besoin à une clientèle vulnérable qui ne demande qu’à ce que l’on prenne doucement, et adéquatement soin d’eux. Et pour ça, on a besoin de toi.

Il serait venu le moment que tu réalises que ta réforme, elle nuit à la qualité des soins de ta mère, de ton père et même toi. La vieillesse, elle n’épargne personne. Pis rendu là, même si tu as été ministre, ta culotte d’incontinence sera de la même couleur que les autres. Nous avons le souci de la qualité envers chaque être humain que nous côtoyons jour après jour. Quart après quart.

Tu me trouves peut-être arrogante de te tutoyer et de t’appeler par ton prénom. Mais tu as un rôle à jouer. Nous avons beaucoup d’idées et de suggestions. Surtout, on a les deux mains et les deux pieds dedans…

On jasera de ça en mangeant ensemble.

Les patates sont bonnes à la cafétéria.

Joannie Roy

Trois-Rivières