Les signes religieux à la lumière de la raison

OPINIONS / À chaque changement de gouvernement, depuis celui de Jean Charest (2003-2012), les débats relatifs aux signes religieux dans la fonction publique reprennent invariablement à l’Assemblée nationale. Avec la CAQ, nous en sommes au quatrième gouvernement qui ouvre ce débat. De l’un à l’autre, il n’y a aucune continuité, de sorte que, chaque fois, les débats repartent à zéro.

Or, bien qu’ils soient à répétition, ils restent vifs, ne perdant rien de leur charge émotive. Les dérapages de la raison sont toujours aussi fréquents. Cicéron nous interpellerait: «Votre raison, jusqu’ici, était droite. Où donc s’est-elle fourvoyée pour être ainsi devenue?» Ce n’est pas sans peine que, dans ces échanges musclés, on trouve des mots pour apaiser.

Ces tensions chroniques trahissent des blessures de l’âme, des souffrances psychiques. D’où viennent-elles? Sans doute à cause d’un curé blessant.

Les signes religieux accaparent toujours beaucoup d’espace dans l’actualité. Pendant des jours, on ne parle que d’eux. On se demande, du simple citoyen au premier ministre, à qui les interdire.

La très grande majorité des Québécoises et des Québécois estiment qu’il faut les interdire aux fonctionnaires en position de coercition: les juges, les policiers, les gardiens de prison et les procureurs de la Couronne, comme le recommandait la Commission Bouchard-Taylor en 2008.

L’objectif de cette politique est de préserver l’image de fonctionnaires qui doivent être neutres, au-dessus des religions, n’ayant comme guide, dans leurs pratiques et leurs jugements, que la loi et rien d’autre.

Je me demande si l’on a fait une enquête auprès d’eux, afin de savoir s’ils ne s’interdisaient pas déjà d’eux-mêmes le port des signes religieux. C’est une hypothèse des plus probables. Comme tous les autres citoyens, ces fonctionnaires savent très bien qu’aujourd’hui, loin de leur faire crédit comme jadis, on se méfie des personnes en autorité. On scrute leur passé, on les traque jusque dans leur vie privée; leur lune de miel passée, on est sans pitié à la première erreur qu’elles font, etc.

La suspicion évidemment monte d’un cran si cette autorité est coercitive. La méfiance est parfois même extrême dans certains milieux marginalisés.

Les fonctionnaires visés par l’interdiction le savent plus que les autres. Ils ne sont pas assez sots pour porter des signes religieux qui alimenteraient la méfiance qu’on leur porte. Pour qui les prend-on quand on les leur interdit? Pour des enfants à protéger.

Non seulement François Legault veut interdire le port de signe religieux à eux, mais encore aux enseignants, à cause du pouvoir qu’ils auraient, un pouvoir non coercitif, mais moral. Un choix, si justifié aux yeux du remarquable journaliste qu’est Michel David, qu’il écrit: «Dans le cas des enseignants, la question n’est plus tellement de savoir s’ils devraient être exempts [de cette interdiction], mais plutôt s’ils devraient bénéficier d’une clause dite grand-père qui préserve les droits acquis.»

L’intention du gouvernement est fort louable: bannir le prosélytisme à l’école sous toutes ses formes. Le pape François serait le premier à l’en remercier. Mais le moyen pour arriver à le contrer me fait tiquer. Les signes religieux à l’école peuvent être recyclés avec avantage et signifier autre chose que l’adhésion à une religion. Dans un Québec laïque, ils pourraient changer de fonction. Plutôt que de rappeler une appartenance religieuse, ils peuvent rappeler la transcendance, tout ce qui tire vers le haut. Car la transcendance est une valeur dont tous les enseignants, qu’ils soient athées ou croyants, ont grand intérêt à s’approprier, particulièrement en ces temps où ils courbent sous le poids de leur charge. De fait, ils sont souvent à bout de souffle. En regardant avec attention un signe religieux, ils ont une chance de plus de reprendre haleine.

Du reste, je trouve inapproprié de parler du pouvoir des enseignants. Enseigner aujourd’hui n’est plus, comme jadis, l’exercice d’un pouvoir. C’est un service sans trop de prestige comme on disait de quelqu’un chez les Grecs: «Il est mort ou il enseigne quelque part.» Les profs qui se croiraient tout-puissants apprendraient vite que c’est une illusion. Très allergiques à l’autorité, les jeunes se chargeraient rapidement de les rééduquer.

Il est urgent que François Legault, Michel David et combien d’autres qui sont mêlés à ces débats comprennent un peu ce que signifie enseigner aujourd’hui. Justin Trudeau leur dirait qu’on est en 2019…

Mahomet n’a jamais demandé aux femmes de sa suite de porter un voile comme une expression culturelle ou cultuelle. Lui-même n’a jamais voulu se distinguer de ses contemporains par un vêtement particulier. D’une humilité stupéfiante, il a répété à satiété qu’il était un mortel comme tous les autres. Suivez donc rigoureusement l’exemple du Prophète, la sunna: de cœur, soyez musulmanes, mais de visage, Québécoises.

Gérard Marier, prêtre

Victoriaville