Les organisations sacrifient-elles la santé psychologique des employés pour atteindre leurs fins?

Les sacrifiés

Par David Crête, professeur à l’École de gestion de l’UQTR

Je pourrais traiter des conséquences du lock-out survenu en mai à l’UQTR. Mais je souhaite élargir le propos puisqu’un constat s’impose: les organisations, qu’elles soient publiques ou privées, sacrifient la santé psychologique des employés pour atteindre leurs fins. Des fins qui sont quasiment toujours liées à l’atteinte d’une rentabilité, d’un profit plus grand ou d’un équilibre budgétaire.

L’arme utilisée pour y arriver relève du harcèlement psychologique au travail. Les définitions de ce type de harcèlement sont multiples, comme le rappelle Nicole Jeanneau dans sa thèse de doctorat. Traditionnellement, on reconnaît qu’il doit y avoir une série de gestes, plus ou moins graves, menant à des effets qui seront eux aussi plus ou moins graves. Des auteurs comme Rayner et Hoel estiment que toute menace au statut professionnel ou social est du harcèlement: déprécier, empêcher l’accès aux opportunités, retenir l’information, pression injustifiée, délais impossibles, tâches inutiles, ne pas accorer le crédit mérité, etc. Des cas plus que fréquents dans nos organisations. Depuis 2004, cependant, la Commission des normes du travail, par la loi, reconnaît: «Une seule conduite grave peut aussi constituer du harcèlement psychologique si elle porte une telle atteinte et produit un effet nocif continu pour le salarié». Comme un lock-out?

Il faut surtout s’inquiéter des effets. Ceux qui sacrifient le font, j’imagine, souvent inconsciemment. Ils observent et ils étudient une situation donnée face à des tableaux, des rapports, des colonnes, des statistiques qui rassemblent des entités désincarnées: groupes d’employés, départements, unités, services, tutti quanti. Mais ces entités sont composées d’individus bien incarnés. Ce sont eux qui subiront les effets du harcèlement.

Des liens se tissent maintenant entre harcèlement et choc post-traumatique. Ce choc est bien connu chez les soldats, par exemple, qui reviennent de mission où ils ont côtoyé la mort et l’horrible. Mais une situation de harcèlement peut-elle mener à ce type de choc, à cet état? À la base, on ne s’attend pas à vivre du harcèlement au travail et surtout pas à vivre un lock-out. Lorsque tout ça survient, l’individu est déstabilisé. Ses mécanismes de défense pourront peut-être lui permettre de s’en sortir sans trop de mal ou alors pas du tout. L’incapacité à faire face pourra mener à des réactions affectives et à des attitudes négatives. La colère sera sans doute présente, envers le harceleur mais aussi envers l’organisation qui n’aura pas su protéger.

Soares, Mikkelsen, Matthiesen et Einarsen sont des chercheurs qui ont démontré un lien entre harcèlement psychologique au travail et choc post-traumatique; que l’état de stress post-traumatique est un diagnostic qui convient aux victimes de harcèlement psychologique. Et même que les symptômes de ces victimes sont semblables à ceux des victimes de traumatismes physiques. Ces liens permettent de mieux saisir l’effarant phénomène d’usure qui affecte autant de travailleurs. La pression exercée par les organisations est telle qu’elle devient insupportable. Elle touche plusieurs catégories de travailleurs. La chercheuse de l’Université de Montréal, Salima Hamouche, a observé que 20 % des cadres québécois souffrent de détresse psychologique. Plus généralement, près d’un salarié québécois sur quatre souffre de cette détresse, selon des chiffres rapportés par des chercheurs montréalais. Un triste constat.

Mais je ne peux m’empêcher de traiter du lock-out, en quelques mots. Honneth parlait de solidarité sociale soit la reconnaissance de l’utilité et de la valeur de l’activité d’une personne. Ne plus le reconnaître, même brièvement, porte une atteinte à la dignité ou encore à la considération. C’est, je crois, ce qui a le plus affecté les 440 professeurs de l’UQTR. Guéguen et Malochet parlent de mépris social pour traduire la blessure qui apparaît alors. Brièvement interrogés, quelques collègues ont utilisé les mots suivants: violence, attaque, contrainte, intimidation, incertitude psychologique et économique. Des mots remplis de sens qui traduisent bien une forme de harcèlement.

Comme quoi ce lock-out laissera des traces, chez plusieurs.