Selon l’auteur, ce lock-out est singulier du fait qu’il se situe dans une négociation où plusieurs enjeux avaient apparemment déjà été réglés.

Les relations de travail à l’Aluminerie de Bécancour: rien ne va plus!

Les quelque 1100 travailleurs de l’Aluminerie de Bécancour ont été mis en lock-out par leur employeur Alcoa le 11 janvier 2018 à 3 heures AM après deux votes syndicaux successifs qui ont rejeté les offres patronales.

Les parties sont officiellement en désaccord sur deux enjeux essentiels: l’employeur entend d’une part réduire sa responsabilité financière dans le régime de retraite et recourir davantage à sa propre autorité pour gérer la ligne de progression ouvrière dans l’usine.

Ce conflit ouvrier survient dans un contexte singulier:

• Premièrement, l’employeur avait d’abord proposé un régime de retraite à deux vitesses qui accordait des avantages moindres aux travailleurs nouvellement embauchés par rapport aux anciens. Cette option est devenue inopportune lorsque le gouvernement du Québec a déposé le projet de loi 999 interdisant les régimes de retraite à double paliers; ce qui a plombé l’offre patronale sur un de ses axes essentiels.

• En second lieu, Alcoa est une entreprise américaine gérée de Pittsburgh. C’est certainement une négociation que le siège social d’Alcoa regarde de loin tout en la suivant de près. Or l’ancienneté dans la gestion de la main-d’œuvre, incontournable dans le modèle A.B.I., est beaucoup moins importante dans les usines Alcoa à l’extérieur du Québec.

• Troisièmement, depuis la négociation de 2013, près de 400 jeunes ont été embauchés chez ABI. Dans l’optique de la direction, une façon d’optimiser leur potentiel est probablement de les faire monter le plus rapidement possible dans les emplois stratégiques, d’où l’intention de congédier l’ancienneté comme facteur prédominant de gestion des ressources humaines.

• Finalement, la poursuite en rétroactivité salariale de la main-d’œuvre estudiantine auprès du Tribunal des droits de la personne n’était probablement pas susceptible d’apaiser un climat de relations de travail déjà tendu même si l’expression d’un droit ne lèse personne.

Il serait logique d’anticiper qu’avec des salaires qui oscillent entre 42 $ et 48 $ l’heure sur le plancher de l’usine, les salariés d’A.B.I. devraient être en mesure de participer davantage au refinancement de leur régime de retraite. Mais la direction devrait y fournir une part raisonnable. Ce ne sont pas les exemples de réussite qui manquent en matière de refinancement des régimes de retraite dans les négociations collectives au Québec.

Vient finalement la mobilité de la main-d’œuvre. À cet égard, il s’agirait de négocier une grille «pondérée» de mobilité de la main-d’œuvre où ancienneté et compétence seraient correctement juxtaposées dans la gestion des lignes de progression. Ainsi l’employeur pourrait faire une place intéressante aux jeunes travailleurs tout en considérant autant que faire se peut l’expérience des plus vieux. Une telle façon de faire serait simplement conforme à la réalité de l’entreprise tout en évitant un virage trop brusque dans la gestion de la main-d’œuvre.

Ce lock-out est singulier du fait qu’il se situe dans une négociation où plusieurs enjeux avaient apparemment déjà été réglés (dont la politique salariale) et que les parties avaient pratiqué une stratégie compromissoire. Mais si le régime de retraite est une affaire d’argent, la mobilité des ressources humaines est une affaire que l’employeur semble ériger au rang de ses droits de direction. Par ailleurs, pour les salariés, il s’agit d’un cheminement de carrière qu’ils souhaitent pouvoir influencer. Cet enjeu possède donc un caractère sensible et rend la négociation plus complexe.

Finalement, l’employeur souhaite-t-il «américaniser» son régime de relations de travail à Bécancour pour le faire valoir à son usine de Baie-Comeau lors d’une négociation collective prévue pour 2019? Si tel est le cas, cela est susceptible d’allonger le lock-out de Bécancour.

L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire en Relations industrielles à l’Université du Québec à Trois-Rivières.