Selon l’auteur de ce texte, il est nécessaire et pertinent de continuer à rendre hommage aux patriotes qui se sont battus pour une société plus juste, plus égalitaire et plus démocratique.

Les Patriotes de 1837-38: héros de notre histoire

L’auteur, Jean-François Veilleux, est historien, membre du conseil d’administration de la SSJB de la Mauricie et auteur du livre Les Patriotes de 1837-38 en Mauricie et au Centre-du-Québec. Il réagit ici à la lettre de Serge Gagnon intitulée «Patriotes de salon», publiée dans notre édition du 19 mai dernier.

Monsieur Gagnon, jamais je n’avais lu un texte sur les patriotes aussi fallacieux, rempli de raccourcis mensongers et de mauvaise foi. Ma formation à l’UQTR me permet de contextualiser certains faits. Tout d’abord, il faut préciser que l’exil forcé de Louis-Joseph Papineau, chef du Parti patriote, n’était pas de simples vacances. En plus de sauver sa vie de la prison ou du gibet, il était parti chercher des appuis politiques et surtout du renfort. Quoique sa mission diplomatique fut à certains égards un échec, il faut comprendre le contexte de l’époque. D’un côté, la France était encore sous le choc et les soubresauts de la Révolution de juillet 1830; alors que du côté des États-Unis, le président Martin Van Buren voulait calmer le jeu depuis que son pays avait perdu la face contre l’Angleterre lors de la guerre de 1812-1814 et c’est pourquoi il a préféré la neutralité.

Ensuite, il faut savoir qu’Adam Dollard des Ormeaux a effectivement été mis de l’avant vers 1920 par Lionel Groulx, comme figure héroïque de la Nouvelle-France, afin de remplacer la célébration de l’anniversaire de la reine Victoria, décédée en 1901. Au même moment, la France faisait la même chose en élevant Jeanne d’Arc au rang de sainte patronne. Toutefois, le changement de nom de la fête est une décision du gouvernement de Bernard Landry en novembre 2002 pour souligner l’importance de la lutte de 1837-38 et les origines de notre démocratie parlementaire.

De plus, la guerre aux Amérindiens est en opposition avec le projet social des patriotes, tel que vous l’avez souligné en mettant de l’avant la déclaration d’indépendance du 28 février 1838, signée par R. Nelson. C’est d’ailleurs le seul intérêt de votre texte, car je crois aussi que cette date devrait devenir une fête nationale. Par contre, Nelson n’était pas seul dans cette initiative, appuyé largement par Duvernay, O’Callaghan, Rodier, Malhiot, Gagnon, le docteur Côté et j’en passe.

Troisièmement, la révolte de notre mouvement patriote était ancrée dans un républicanisme assez moderne, où la question de la langue, de la foi ou de l’origine ethnique n’était pas prioritaire. Dès le printemps 1832, nos patriotes affichaient fièrement le «tricolore canadien», cet étendard révolutionnaire aux trois couleurs significatives: le vert pour les Irlandais, le blanc pour les Français et le rouge pour les Anglais. Bref, trois nationalités unies contre la couronne britannique et leurs représentants dans le Bas-Canada et le Haut-Canada.

Quatrièmement, même s’il y a eu selon vous «presque le double» de patriotes pendus dans le Haut-Canada, cela n’enlève rien au fait que l’exécution de nos douze patriotes en 1838-39, dont un député et plusieurs chefs de famille, condamnés par une cour martiale illégale, est le fruit d’un traumatisme collectif inégalé dans notre histoire: plus de 150 morts et 142 blessés, près de 1000 prisonniers, 99 condamnés à mort parmi lesquels une soixantaine de patriotes exilés, deux bannis, enfin douze seront pendus publiquement. Pourtant, le mouvement patriote avait été fortement appuyé démocratiquement à l’automne 1834 par le programme électoral des «92 Résolutions»!

Cinquièmement, il faut souligner qu’il existait un dialogue entre les patriotes du Bas et du Haut-Canada (futur Ontario), car ils voulaient proclamer ensemble une République des deux Canada. Malheureusement, ils furent poussés à l’exil et envoyés par dizaines sur les mêmes bateaux, en direction des colonies pénitentiaires de l’Angleterre comme l’Australie ou les Bermudes…

C’est pourquoi, même 180 ans plus tard, il est toujours très important de renouer avec les idéaux du mouvement patriotique de 1837-1838 qui, à plusieurs égards, est en quelque sorte «notre» Révolution française. Par exemple, des valeurs telles que la volonté d’instaurer des institutions plus représentatives de la population, la responsabilité ministérielle, la justice sociale, la laïcité, l’égalité de tous les citoyens (hommes, femmes, autochtones), la liberté de presse, la liberté de penser et de se rassembler, la souveraineté populaire et l’achat local sont toujours d’actualité.

C’est donc avec détermination que nous devons continuer à faire honneur à ces patriotes qui se sont battus pour une société plus juste, plus égalitaire et plus démocratique. Ils sont morts avec héroïsme pour notre avenir, et cela n’est pas un mythe. C’est le fondement historique même de la compréhension de la société dans laquelle nous vivons et évoluons depuis presque deux siècles.